Impossible de l’éviter. Placardé sur les panneaux d’affichage municipaux, le portrait de l’ancien ministre Philippe de Villiers orne ces jours-ci les artères de Béziers. On connaît le personnage, chantre des ultra-conservateurs catholiques, combattant souverainiste anti-européen, créateur du spectacle historique à succès du Puy du Fou, dans son terroir aristocratique vendéen. De Villiers incarne de longue date la frange dure de la droite hexagonale.

Mais dans la ville conquise en mars 2014 par l’ex journaliste Robert Ménard avec le soutien du Front National, sa prochaine conférence n’est pas présentée ainsi. L’ancien édile, qui vient de publier un livre rageur contre les élites républicaines, est vanté comme le chantre du «parler vrai». Son passage, gratuit et sponsorisé, inaugurera le 9 décembre le cycle «Béziers libère la parole», quelques jours après le festival de Flamenco. Bienvenue dans cette cité du Languedoc où l’anti-élitisme, le pugilat permanent avec les médias «politiquement corrects» et l’éloge de l’autorité municipale «enfin restaurée» forment le credo d’un des maires les plus controversés de France.

Robert Ménard reçoit là, au premier étage de la mairie où il entend bien réinstaller la crèche de Noël qui lui valut l’an dernier une polémique assez absurde autour du non-respect de la laïcité. Le personnage est d'ailleurs passé maître dans l'art de faire sa publicité. On le voit sur Youtube en train de sillonner, ceint de l’écharpe bleu-blanc-rouge, le quartier populaire et immigré de la Devèze, pour y déloger des migrants clandestins installés dans des appartements inoccupés aux portes fracturées.

Dans une autre vidéo, on le voit promettre que sa ville ne deviendra pas «la capitale des Kebabs». À moins que vous ne préfériez le «Journal de Béziers» publié par la direction municipale de la communication, dont l’élu «Rassemblement bleu Marine» a doublé le budget. En vedette? Le nouveau fourgon sécurisé acquis par la police municipale, genre véhicule robocop. Mais aussi? Le catalogue des armes de poing dont celle-ci sera bientôt dotée. Le titre au-dessus des pistolets reprend celui d’une affiche vedette de l’été: «Désormais, votre police a un nouvel ami».

«Douce France» et Trénet sur le répondeur

La liste des actions d’éclat du «Shérif» Ménard pourrait s’allonger. Mais mieux vaut l’écouter. Au téléphone, l’intéressé a prévenu l’envoyé spécial du Temps, qui patientait au bout du fil en écoutant Charles Trénet et «Douce France» sur le standard de la mairie: «Vous allez faire comme vos confrères français. Ne pas parler des animations estivales et du formidable succès de notre son et lumière dans les Vieux quartiers. Ne pas dire à vos lecteurs que les candidats que je soutiens ont été élus haut la main aux dernières départementales, ou que trois nouveaux hôtels sont en construction dans cette superbe ville que des années de laxisme avaient transformé en "Far West"…». Le voici démenti.

La tactique de Ménard, c’est d’accuser et d’occuper le terrain.

Béziers est un piège parfait que l’ancien président de Reporters sans Frontières – plusieurs fois convié au Festival du film des droits de l’homme de Genève – tend goulûment à ses interlocuteurs. «La tactique de Ménard, c’est d’accuser et d’occuper le terrain. Il bétonne sur le thème: Vous allez mentir à vos lecteurs ou à vos auditeurs, mais moi, les gens me voient et me croient. Et ça marche, car ce n’est pas faux!», explique Sam, le patron du Voilis, un hôtel du Grau D’Agde, biterrois de souche et proche d’autres élus locaux.

Robert Ménard, inspecteur des façades

On a donc expérimenté. Sur la place Jean-Jaurès, où deux pelleteuses s’activent sur le chantier d’une patinoire hivernale, François, quadragénaire, rigole de nos questions, le bras posé sur la «Rambarde des poilus» qui descend vers la rue de la Rotonde, où les Kebabs disputent l’espace aux boucheries Halal, aux kiosques Western Union, et au bureau de l’association des travailleurs marocains. «Notre maire? Il habite là, près de la brasserie Le Cristal, explique ce riverain originaire d’Alsace. Je le vois presque chaque soir en promenant mon chien. Il écoute. Il note. Il passe lui-même inspecter les façades en cours de ravalement dont il a fait sa priorité».

Même écho chez Jean-Pascal Benet, le gérant du tout nouveau Etna Café, face à la Poste. Lui revient d’Argentine. Plutôt bobo mondialisé que populo frustré. Sa mère est de Béziers. Son nouvel appartement surplombe le plateau des poètes, le jardin public arboré de Béziers qui dévale vers la gare, désormais quadrillé par des vigiles de la «surveillance environnement»: «Le maire m’a tout de suite reçu quand je lui ai parlé de mes projets de réinstallation, explique l’intéressé. Il m’a donné son numéro de téléphone portable. On s’est arrangé pour que je puisse ouvrir vite. Si c’est ça le populisme, alors…».

Le buzz sécuritaire attire les étrangers

Les témoignages à l’unisson abondent. Les façades en cours de ravalement, au-dessus du marché paysan hebdomadaire, attestent d’un début de mutation du centre-ville et des allées Paul Riquet qui le traversent. Hier? «Dealers, clochards et petite criminalité», assènent les passants. Aujourd’hui? «Nous avons retrouvé nos bancs. On peut causer comme avant», jure Solange, une retraitée assise en fin d’après-midi au pied de la statue du baron languedocien, «père» du Canal du midi que l’on voit en contrebas, depuis la cathédrale Saint-Nazaire.

Les agents immobiliers se frottent les mains. Les prix des hôtels particuliers délaissés et délabrés remontent. Le buzz sécuritaire attire les étrangers, dont des Suisses. Mais aussi les cadres ou les familles des environs. La ville entourée de vignobles, auto baptisée «capitale mondiale du vin», n’est plus selon les partisans du maire «la métropole décatie que l’ancienne équipe municipale (de droite) avait laissé flétrir». D’autant que Montpellier, la ville la plus dynamique de la région languedocienne, paie cher ses airs de Barcelone en nuisances et en embouteillages…

«La méthode Ménard n’est pas correcte»

Direction La Devèze, la fameuse cité sur les contreforts de Béziers, entre son stade et son parc des expositions. Rahim, franco-marocain, connaît bien la question des «Kebabs». Il en possède un ici et un autre juste devant la gare. Sous le ciel bleu d’automne, il surveille son fils accroché aux grilles du stade, où jouent les jeunes footeux locaux. Craint-il des dérapages anti-arabes à Béziers? «La méthode Ménard n’est pas correcte, parce qu’il nous prend pour cible alors que nous avons la loi pour nous. Il ne peut pas fermer mes restaurants comme ça», se défend le jeune gérant. Les questions sur la discrimination sont éludées. Rahim dit n’avoir pas peur car le maire «n’a pas tous les pouvoirs». Temps mort. «Je ne me sens pas pris pour cible, mais d’autres oui. Surtout en centre-ville».

Seule l’extrême droite à la Ménard ose dire et agir. Écrivez-le!

Dans ces faubourgs périphériques où les jeunes sont en grande majorité nés biterrois et français, notre venue est vite signalée. Le New York Times était là récemment. Al Jazira aussi. «Le maire instrumentalise une colère que je peux comprendre», lâche un ancien élu PS de la mairie de quartier de La Devèze, sur le mur de laquelle une affiche appelle toujours les locataires à se défendre… contre les expulsions forcées.

 

Il n’en faut pas beaucoup, dans cette terre gitane méridionale, marquée par le souvenir des croisades, de l’islam conquérant monté jadis d’Espagne et de la guerre d’Algérie bien plus proche pour creuser le fossé entre communautés. «Seule l’extrême droite à la Ménard ose dire et agir. Écrivez-le!», tonne un résident, louangeur sur la remise au pas des employés municipaux «qui retravaillent enfin». Le cafetier Jean-Pascal Benet corrige, devant deux voitures garées face à son bistrot, d’où sortent des femmes voilées, de retour d’un mariage. «Il faut différencier la haine de la colère. Les gens ici sont en colère. Ils avaient le sentiment d’être humiliés, oubliés. Le succès de Robert Ménard, c’est de surfer sur l’envie de retrouver sa fierté».

Une politique assumée 

L’élu, lui, se drape dans les principes. Ses accusations publiques contre les «Kebabs»? Ses avertissements adressés aux migrants-squatters priés de déguerpir «car ils ne sont pas bienvenus»? «Et alors, réplique-t-il, je suis le maire d’une ville française et touristique. Béziers a un superbe patrimoine architectural et un grand passé commerçant, qui remonte à la voie domitienne et aux Romains. J’assume mes choix. Ceux qui les contestent peuvent faire campagne contre moi». Qu’importe, si beaucoup de ses anciens collègues et proches dénoncent son autoritarisme manipulateur. Qu’importe si certains de ses opposants disent être menacés de mort. Robert Ménard tire sur le fil. «Je n’ai pas honte du passé colonial de la France et de représenter une droite patriote. Ça me rend coupable? Cela donne le droit au préfet de me faire la morale?».

Il a tendance à s’autodétruire. C’est un bon meneur mais un mauvais chef

Quid de son impact national? Quid du risque de voir Béziers devenir le «laboratoire» d’une extrême droite française soucieuse de démontrer qu’elle peut et sait gérer, à l’aube des élections régionales de décembre? Sam, l’hôtelier biterrois, nuance: «Ménard est une tête brûlée, c’est sa force et son talon d’Achille. La logique de parti lui est étrangère». Une de ses anciennes collaboratrices à RSF confirme: «Il a tendance à s’autodétruire. C’est un bon meneur mais un mauvais chef».

«Un certain malaise français»

Louis Alliot, compagnon de Marine Le Pen et tête de liste régionale FN, tient d’ailleurs ce trublion à distance. Alliance de circonstance. «Je reproche au Front National son programme économique trop étatiste qui ne tient pas la route. Je suis beaucoup plus libéral», nous explique l’élu, dont l’influente épouse Emmanuelle Duverger, journaliste, jure qu’il ne fera pas plus de deux mandats.

«Il faut aussi être réaliste: mon rôle de maire est de créer de bonnes conditions de vie et d’implantation pour les entreprises. Je ne peux pas redresser la ville tout seul». Michel Koeb est un musicien suisse installé de longue date dans la campagne voisine. Il résume le phénomène Ménard en quelques mots: «C’est le retour de bâton d’un certain malaise français. Dans ce vieux pays, le sentiment de laisser-aller engendre aujourd’hui une très forte demande d’autorité, facile à capter et à dévoyer».