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Distribution de médicaments par la Croix-Rouge.
© FINCK, H.D.

Secrets d’archives

Le Biafra, l’opération taboue du CICR

Propulsé principal acteur humanitaire au Nigeria, le Comité international de la Croix-Rouge a organisé des ponts aériens qui ont sauvé des millions de vies. Mais il a aussi réalisé ses limites en recrutant un ambassadeur haut en couleur envoyé de Berne, August Lindt

De la Grèce à Cuba, en passant par le Yémen, le Biafra et l’Irlande du Nord, les archives récemment déclassifiées du CICR et datant de 1966 à 1975, regorgent d’informations inédites. «Le Temps» s’est intéressé à cinq affaires emblématiques.

En plein processus de décolonisation, le Comité international de la Croix-Rouge (CICR) est rapidement confronté aux affres de la géopolitique africaine. Il se présente comme un acteur neutre dans le conflit sanglant opposant le Nigeria, qui bénéficie de l’appui du Royaume-Uni et de l’URSS, au Biafra, province sécessionniste soutenue notamment par la France et la Chine. Le Nigeria acquiert son indépendance en 1960, mais est le théâtre de deux coups d’Etat successifs. Le dernier, en 1966, portera au pouvoir le général Yakubu Gowon. Après l’extermination de nombreux représentants de l’ethnie igbo, le colonel et diplômé d’Oxford Emeka Odumegwu Ojukwu proclame l’indépendance de la province du Biafra le 30 mai 1967. La guerre civile démarre et ravage le pays jusqu’en 1970.

2 à 3 millions de victimes de la famine

Dans sa thèse de doctorat L’humanitaire en guerre civile, Marie-Luce Desgrandchamps, historienne et chargée d’enseignement à l’Université de Genève, le souligne: les deux belligérants ont accepté d’emblée l’application du droit international humanitaire. Pourtant, la brutalité de l’offensive des troupes nigérianes est telle que certains parlent de début de génocide. Des bombardements sont perpétrés par l’aviation fédérale. Les délégués du CICR protestent régulièrement auprès de Lagos, à l’instar de Melchior Borsinger: «Il ne fait plus de doutes que des attaques répétées et systématiques ont été perpétrées contre une vingtaine au moins d’établissements hospitaliers» alors qu’ils portaient l’emblème de la Croix-Rouge.

Comme si cela ne suffisait pas, la famine décime la population. Pour les trois mois de ce seul été 1968, il y aurait eu entre 348 000 et un demi-million de décès dus à la faim. Au départ, le CICR imagine une opération de courte durée. Celle-ci se révélera la plus grande jamais menée depuis la Seconde Guerre mondiale. Sur le terrain, il y a bien des organisations non gouvernementales de nature confessionnelle, mais en l’absence des Nations unies le CICR devient l’un des acteurs majeurs de la crise.

Quelques chiffres l’illustrent: près d’un million de personnes tant du côté nigérian que biafrais vont bénéficier de l’aide humanitaire. Les violences et la famine feront tout de même entre 2 et 3 millions de morts. Le CICR aidera à acheminer plus de 100 000 tonnes de vivres et médicaments. Il orchestrera plus de 1000 vols de nuit depuis Cotonou, capitale du Dahomey (actuel Bénin), et Santa Isabel, capitale de Guinée équatoriale, vers le Biafra; il utilisera à cette fin douze avions, deux bateaux, 400 délégués expatriés et 1700 employés locaux ainsi que 415 véhicules.

Lire aussi: L’horreur du Biafra

Dans un film qu’il produit lui-même intitulé Opération survie, le CICR décrit les scènes vécues d’êtres humains à la dérive: «Pour la plupart, ils sont situés dans des écoles abandonnées, longues bâtisses claires, posées dans le décor classique et riant de l’Afrique. Mais dès la porte franchie, on entre dans un autre monde: groupe d’ombres immobiles, prostrées, au regard vide. Il faut avoir vu, dans ces camps où s’entassent, nus, à même le sol, par centaines, par milliers parfois, des êtres qui ont été des hommes et des femmes, où s’entassent des enfants surtout, gonflés par le kwashiorkor [une forme de malnutrition] ou décharnés comme des squelettes. Il faut avoir entendu monter une plainte interminable de ces camps, que survolent avec une lenteur funèbre les vautours. Il faut avoir vu ces corps ridés, fripés, desséchés, finis.»

Impossible dans ce contexte de parler du CICR et du Biafra sans évoquer le nom d’August Lindt. Ambassadeur de Suisse à Washington puis à Moscou, ex-haut-commissaire de l’ONU pour les réfugiés, ce Bernois à la pipe a un caractère bien trempé. Il se verra confier, à 63 ans, les rênes de l’opération Biafra en qualité de commissaire général du CICR pour l’Afrique occidentale. Nommé le 19 juillet 1968, il devra «assumer toute la responsabilité des actions de secours de l’organisation genevoise dans ce conflit. Il pourra prendre à cet effet, ou proposer au CICR, toutes les mesures qui paraissent propres à atteindre ce but. Il pourra de même donner aux chefs des missions du CICR sur place toutes instructions propres à assurer le succès de l’action.» Que l’institution fondée par Henri Dunant accorde les pleins pouvoirs à un ambassadeur envoyé de Berne peut paraître étonnant. Mais plusieurs facteurs l’expliquent. Au moment de la crise du Biafra, le CICR ne dispose pas de délégués expérimentés. «Le recrutement est anarchique», à en croire un document intitulé «Auto-critique Nigeria/Biafra» trouvé dans les archives de l’Ecole polytechnique fédérale de Zurich. Dans ce même document, Michel Barde et Thierry Hentsch, des collaborateurs du CICR de l’époque, le soulignent: «Le Comité n’était pas prêt intellectuellement et physiquement, ne disposait pas d’une organisation adéquate intérieure et extérieure.»

August Lindt, l’atout suisse

Le contexte humanitaire se complique effectivement et nécessite une logistique d’une ampleur considérable. Ambassadeur de Suisse à Lagos, Fritz Real ne s’en cache pas. Si le CICR échoue, c’est toute la Suisse qui en subira les conséquences. A Genève, tout le monde ne se réjouit pas du choix opéré. Un document d’archives en fait état: August Lindt «a été nommé sans que l’Assemblée plénière, ni même le Conseil, n’ait eu l’occasion d’en délibérer. Le Commissaire une fois nommé avec des pleins pouvoirs, l’action a pratiquement échappé au Comité.» Dans l’autocritique précitée, les auteurs osent même parler de la «dictature d’un homme».

Ancien diplomate suisse qui sera plus tard le conseiller spécial du commissaire général de l’agence de l’ONU pour les réfugiés palestiniens (UNRWA), Yves Besson garde un autre souvenir du personnage. Alors doctorant à l’Institut de hautes études internationales de Genève, il venait de rentrer de la Fletcher School de Boston. Il n’imaginait pas à ce moment être sur le point de plonger, sur proposition de son directeur de thèse Jacques Freymond, membre du CICR, dans l’une des plus graves crises du XXe siècle. Il le fera pourtant en qualité d’assistant d’August Lindt. «Il n’était pas facile. Il avait déjà épuisé deux assistants. Mais à mes yeux, il était parfait pour ce type de mission», relève Yves Besson, devenu par la suite professeur d’histoire à l’Université de Fribourg.

Considéré comme un organisateur averti et énergique, l’ambassadeur dispose de sa propre équipe, le «bureau Lindt», qui agit de façon quasi autonome par rapport au siège du CICR. Il se distinguera dans l’organisation de ponts aériens reliant Santa Isabel (désormais Malabo), sur l’île Fernando Poo (appelée aujourd’hui Bioko), ainsi que Cotonou, au Dahomey, et le Biafra. Une entreprise colossale qui permettra de soulager des millions de personnes menacées par la faim et les maladies. Malgré les difficultés techniques et financières, le pont aérien fonctionne plutôt bien. Du moins jusqu’au 5 juin 1969. A cette date, à 18h55 locales, un avion MiG des forces nigérianes abat un DC-7 immatriculé SE-ERP de la Croix-Rouge suédoise portant l’emblème du CICR. Bilan: quatre morts, des Suédois, dont les dépouilles seront acheminées à Genève et reposeront provisoirement à la chapelle des Rois au cimetière de Plainpalais. Comme le souligne l’ex-assistant à la présidence du CICR Thierry Hentsch dans son ouvrage Face au blocus, ce «sanglant coup de dé ouvre une crise dont l’entreprise du CICR ne se remettra pas». Dans une lettre adressée au siège à Genève le 20 juin, le Nigeria justifie ainsi la bavure: «Le pilote des forces aériennes nigérianes ne voyait pas bien…» Au CICR, on voit l’incident comme une manière peu subtile de dissuader l’organisation de poursuivre sa mission. Lagos voit d’ailleurs dans la reprise des vols de nuit du CICR un acte de défiance.

Yves Besson a encore en mémoire ces vols souvent rocambolesques: «Avec Lindt, je me souviens d’avoir été avec notre Cessna inspecter les lieux d’atterrissage possibles de nuit. J’ai pris part à des vols du pont aérien. La défense antiaérienne nigériane canardait sans cesse. On devait descendre dans l’obscurité avant de voir, enfin, une piste improvisée et éclairée.»

C’est dans ce contexte qu’intervient le comte Carl Gustav von Rosen, un personnage tout droit sorti d’un roman de fiction. Ce pilote, baroudeur de l’Afrique, aristocrate suédois dont la tante Carin avait été mariée après la Première Guerre mondiale à un certain Hermann Göring, avait déjà défié la défense antiaérienne italienne en Ethiopie en transportant docteurs et médicaments pour la Croix-Rouge. Au Biafra, il participe aux débuts du pont aérien pour le CICR. Mais il a un avis très tranché sur les hostilités. A ses yeux, il ne faut pas traiter avec le gouvernement militaire fédéral du Nigeria. Il se montre très critique vis-à-vis de l’ambassadeur Lindt, un vieil homme «honorable qui fait de son mieux. Mais ce qu’il fait est, à mon avis, faux.»

Un jour toutefois, le comte von Rosen fera un virage sur l’aile de 180 degrés. Il constituera une force aérienne biafraise au moyen de petits avions d’origine suédoise, les Minicons MFI-9B. Il participera aux bombardements de positions nigérianes, dont Port Harcourt. L’effet sur le CICR sera néfaste. La presse suisse est unanime: «Les institutions humanitaires paient le prix pour les pirouettes dans le ciel nigérian de l’aviateur suédois von Rosen ou d’autres aventuriers qui transportent dans les soutes de leurs avions tour à tour du lait en poudre et des munitions et le CICR est conduit à donner l’assurance formelle qu’il n’en fait pas autant.»

Le gouvernement biafrais joue sur les sentiments de plusieurs Etats européens qui, comme l’opinion et la presse suisses, sont favorables au Biafra. Pour lui, maintenir un pont aérien favorise sa capacité de résistance. Le gouvernement nigérian estime pour sa part que toute aide aux civils du Biafra est une manière de maintenir en vie l’insurrection. Pris en otage, le CICR n’est bien vu ni par le pouvoir du Nigeria, ni par le gouvernement biafrais. Lagos enrage: l’action humanitaire, très populaire à l’échelle mondiale, gêne la marge de manœuvre des militaires nigérians. Le «docteur Lindt» est donc, pour Lagos, l’homme à abattre. Au Nigeria, la presse l’accuse de tous les maux et le gouvernement militaire dresse une longue liste de reproches à son encontre. Le CICR les réfute sèchement. Mais la rupture est consommée.

Les liaisons à risques du CICR

L’arrestation à la fin mai 1969 d’August Lindt à l’aéroport de Lagos en est la conséquence directe. Yves Besson s’en souvient comme si c’était hier. Il était à ses côtés: «Trois soldats armés sont venus vers nous. Ils nous ont dit que nous étions en état d’arrestation pour avoir violé une interdiction de survol. Lindt a eu beau protester, arguant qu’il avait un passeport diplomatique, rien n’y a fait. Le fusil dans le dos, nous avons été conduits vers une petite baraque sur pilotis en bordure de piste. Le lendemain, Lindt m’a demandé d’aller chercher à manger à l’aéroport, sous bonne escorte militaire. Par chance, j’y ai vu l’épouse de l’ambassadeur de Suisse, Fritz Real, qui a pu avertir l’ambassade. Une heure après, un cortège de voitures débarque, celle du représentant américain et une autre de l’ambassadeur Real. Des discussions agitées s’ensuivent. Puis plusieurs jeeps militaires arrivent. Descend de l’une d’elles un gars en short et serviette de bain. C’était un général qui venait nous chercher pour nous emmener à Lagos. En plein trajet, il s’arrête et se tourne vers nous: «Vous êtes libres!» Libres mais forcés de quitter le pays après avoir été déclarés personæ non gratæ

En juin 1969, August Lindt envoie sa lettre de démission: «Ma volonté de rester objectif ne fut pas toujours appréciée dans un conflit au sein duquel la propagande psychologique joue un grand rôle.» Dans un éditorial publié dans la Tribune de Genève, Renato Burgy souligne son courage à toute épreuve, sa brillante carrière consacrée à «l’aide aux enfants, aux réfugiés, aux peuples pauvres, aux victimes de la guerre». Et il ajoute: «Si l’on est allé le chercher dans son ambassade de Moscou pour lui donner la responsabilité de l’opération Nigeria/Biafra, c’est bien parce que peu d’autres Suisses auraient été capables de se plonger avec autant de fougue dans la plus difficile, la plus vaste et la plus délicate action de secours menée depuis la dernière guerre.»

L’une des critiques qui pèsent lourdement dans la perception que les belligérants ont du CICR est liée au soupçon qu’il ait transporté des armes ou des soldats. C’est ce qu’ont soulevé le comte von Rosen, mais aussi les autorités nigérianes. Il y a eu bien sûr l’épisode où des avions du CICR ont transporté le président de la Guinée équatoriale en passe de devenir indépendante. Quelques-uns ont voulu y voir un transport de troupes. Yves Besson dément et précise. Il était sur le tarmac de Santa Isabel quand la scène s’y est déroulée: «Le président Macias Nguema venait de prendre ses fonctions dans la ville de Bata. Il n’avait pas d’avion pour venir à Santa Isabel. Il nous a demandé si on pouvait l’y transporter. L’ambassadeur Lindt a donné son feu vert. Il y avait effectivement des gardes du corps armés jusqu’aux dents qui ont débarqué de l’avion, mais aussi des animaux totémiques, peut-être des fauves. Il y avait des ministres, des civils et de nombreuses dames.» Pragmatique, August Lindt en aurait conclu que c’était une manière d’obtenir la garantie de pouvoir continuer à utiliser l’aéroport de Santa Isabel et les entrepôts de vivres.

D’autres opérations furent beaucoup plus secrètes, notamment les livraisons d’armes au Biafra par la Croix-Rouge française avec les encouragements du général de Gaulle. Des avions portant l’emblème de la Croix-Rouge affrétés par le CICR auprès de la North American Aircraft Trading Corporation, dirigée par un certain Henry Wharton, connu pour fournir de grandes quantités d’armes au Biafra, ont livré des denrées alimentaires, mais auraient aussi, à l’insu du CICR, servi à des livraisons d’armes. L’affaire Oerlikon-Bührle a, elle, indirectement entaché la réputation du CICR et de la Suisse. En violation de la législation suisse sur l’exportation de matériel militaire, la société zurichoise avait vendu une centaine de canons de DCA 20 mm au Nigeria en laissant croire, par de fausses déclarations, qu’ils étaient destinés à l’Ethiopie. Ces canons ont servi à tirer sur des avions… du CICR. La société sera condamnée, mais le mal d’image était fait.

Voir aussi: L’affaire Oerlikon-Bührle

Et puis il y a le mythe de la création de Médecins sans frontières (MSF). Marie-Luce Desgrandchamps le démonte en partie: «La littérature francophone associe beaucoup la création de MSF au Biafra. Mais il faut être plus nuancé. Oui, le Biafra jouera un rôle dans l’avènement de MSF. Mais il est exagéré de parler de rupture orchestrée par les futurs fondateurs de MSF durant le conflit. Ces derniers ont participé aux opérations de la Croix-Rouge française en territoire biafrais en coordination avec le CICR. MSF a été créée près de deux ans après la fin du conflit, mais ce n’est que plus tard que l’organisation insistera sur la nécessité de témoigner et d’intervenir même sans l’accord des autorités. En l’occurrence, au moment du Biafra, le CICR n’est pas inerte. Il force même le blocus imposé par le gouvernement nigérian.» Il effectue plus de 1000 vols de nuit clandestins dans l’espace aérien nigérian, pratiquant à sa façon une forme d’ingérence humanitaire. A cet égard, la Croix-Rouge suédoise est cruciale, elle qui a mis à disposition des avions, mais aussi des militaires qui ont remplacé leur insigne de Casques bleus de l’ONU par celui du CICR.

Le Biafra fut-il un tournant pour le CICR ou reste-t-il un tabou? «Le Biafra, analyse Marie-Luce Desgrandchamps, a provoqué une vraie prise de conscience au CICR. Celui-ci était débordé, engagé dans plusieurs conflits (au Yémen, au Proche-Orient, au Vietnam, etc.). Au Biafra, il a dû gérer des opérations qui n’entraient pas dans son ADN: la distribution de nourriture. Il s’est rendu compte qu’il ne pouvait pas tout faire, d’autant qu’il était au bord de la faillite, qu’il fallait professionnaliser son personnel. On verra les premières formations de délégués dans les années 1970. Il devra aussi repenser son fonctionnement et réformer sa communication, qui avait été insuffisante. Mais la mise en place de ces mesures allait prendre du temps.»


Pour consulter les archives générales publiques du CICR (1863-1975), demandes à adresser à publicarchives@icrc.org 

Contacts avec la bibliothèque du CICR: library@icrc.org 

Base de données audiovisulles du CICR (photos, films/vidéos, son) https://avarchives.icrc.org/


Relire notre série consacrée à l'histoire de la Société des Nations à Genève:

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