«Nous sommes avec le peuple.» Partout au centre-ville de Bichkek, ces quelques mots griffonnés sur les vitrines des petits commerces trahissent la peur de nouveaux troubles. Depuis la nuit de pillage qui a suivi la «révolution» de jeudi dernier, le calme est pourtant à peu près revenu dans cette petite ville encore très soviétique, toute en HLM de béton gris. Les marchés, où les paysans des environs viennent vendre le pain ou les fromages qu'ils font eux-mêmes, ont repris leurs activités. Les policiers tabassés jeudi dernier par la foule qui a pris d'assaut le palais présidentiel ont renfilé leurs uniformes et défendent maintenant le nouveau pouvoir.

La vie, c'est-à-dire la survie, pour la plupart des habitants du pays, qui doivent se débrouiller avec un salaire moyen de 40 euros par mois, semble avoir repris son cours. La «révolution» de jeudi dernier n'a été l'affaire que de quelques milliers de manifestants, tandis que la majorité de la population restait spectatrice, interloquée par ce qui ressemble de plus en plus à un coup d'Etat.

Alors que la «révolution» avait été lancée pour protester contre les fraudes criantes aux élections législatives de février-mars, hier le nouveau premier ministre et président par intérim, Kourmambek Bakiev, a prêté serment devant ce nouveau parlement dont il dénonçait encore l'illégitimité quelques jours auparavant.

«La révolution se transforme en coup d'Etat, s'indigne Nikolaï Baïlo, leader du petit Parti communiste kirghiz. Le peuple s'est soulevé car ces élections étaient sales. Et maintenant on légitimise ce nouveau parlement!» Djanych Roustenbekov, élu sans parti du parlement sortant et non réélu, fulmine: «Si l'on a fait la révolution, c'est contre les élus de ce nouveau parlement qui ont acheté leurs places! On n'a pas fait la révolution pour avoir encore des corrompus au pouvoir!»

Hier, devant le parlement, une petite foule de quelques centaines de personnes criait aussi son indignation et tentait d'empêcher les nouveaux députés d'entrer dans le bâtiment. «Si Bakiev soutient ce nouveau parlement alors nous le renverserons lui aussi», lance Radbek Oumetaliev, 38 ans, un chômeur monté à Bichkek depuis jeudi dernier et fou de rage à l'idée de voir ces nouveaux députés récupérer sa «révolution» à leur profit. «Ce sont des voleurs qui ont pillé toutes les richesses du pays. Moi, je suis chauffeur et je ne trouve pas de travail car tous les autobus qui passent dans ma région sont conduits par les membres du clan Akaïev (ndlr: l'ancien président). Je dois vivre avec mes deux enfants avec 150 soms (3 euros) par mois! On se nourrit de pain et de thé. On n'a même pas de quoi se payer le sucre!»

Le fait que ces nouveaux députés qui avaient été élus pour soutenir le régime d'Askar Akaïev soient corrompus est précisément la raison pour laquelle Kourmanbek Bakiev et Félix Koulov (lire interview ci-dessous), les deux leaders du nouveau pouvoir, ont choisi de s'arranger avec eux, observent les analystes les plus cyniques. «Bakiev a choisi la voie de la moindre résistance. Il avait peur que ces députés ne mobilisent les foules s'il les renvoyait et il sait qu'il peut les acheter facilement. Il espère ainsi désarmer l'ancien clan régnant de la famille Akaïev qui domine ce nouveau parlement», explique un député de l'ancienne assemblée.

Dans l'immédiat, cette cuisine politique semble efficace: le nouveau parlement, élu il y a deux semaines pour soutenir le régime d'Akaïev, a confirmé hier à l'unanimité la nomination comme premier ministre de l'homme qui l'a renversé, Kourmanbek Bakiev. Quant aux députés de l'ancien parlement, ils se sont aussi vu proposer des portefeuilles pour se calmer: «Dès cette après-midi, je commence comme nouveau ministre des Transports et des télécommunications», confiait Ichenbaï Kadourbekov, le président du parlement sortant qui venait de convaincre ses collègues de cesser leur résistance.

Le Kirghizistan comptait hier encore deux présidents, Askar Akaïev qui s'est enfui jeudi n'ayant toujours pas démissionné. «Je demande l'arrêt du harcèlement et des menaces physiques contre les gens qui sont liés à moi ou aux membres de ma famille», lançait hier ce président en fuite, qui monnaye ainsi sa démission. Dans les rues de Bichkek, les Kirghiz ne peuvent que grimacer: «C'est dégoûtant, résume l'un d'eux. cela ne présage rien de bon.»