Les Biélorusses ont massivement débrayé, lundi, à l’appel de l’opposition. Dimanche soir, malgré une nouvelle manifestation de plus de 100 000 personnes à Minsk, la capitale, le président contesté Alexandre Loukachenko n’a pas cédé à l’ultimatum qui lui avait été lancé par l’opposition pour qu’il quitte le pouvoir. Comme l’avait promis la cheffe de file de l’opposition Svetlana Tikhanovskaïa, le pays est entré dans une des grèves générales les plus importantes de son histoire.

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Peu habitué aux grèves, le secteur privé s’est largement mobilisé. En signe de protestation, de nombreux commerces ont fermé leurs portes, avec une simple pancarte: «Aujourd’hui, nous ne travaillons pas.» D’autres ont récolté de l’argent pour les grévistes. Dans un petit café du centre-ville, toutes les consommations étaient gratuites, lundi, contre des dons pour le fonds de solidarité qui doit permettre aux ouvriers de faire face en cas de licenciement. «Notre entreprise a fermé pour la grève, explique Alexei, le PDG de Nero Electronics. C’est une décision prise par l’ensemble de nos 350 employés, qui ont posé des jours de congé. Si la situation ne change pas en Biélorussie, nous allons devoir délocaliser…»

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«Je pense que Loukachenko n’en a plus pour longtemps»

Chez Luch, la célèbre entreprise d’horlogerie, détenue à 20% par l’Etat, et à 80% par la compagnie suisse Franck Muller International BV, c’est la «grève italienne» qui a été choisie. «Nous sommes venus au bureau, mais nous ne travaillons pas, explique Ivan, designer. Les salariés qui sont là depuis vingt ou trente ans ont peur, mais la majorité nous soutient. Je pense que Loukachenko n’en a plus pour longtemps, c’est le moment de faire des efforts!»

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Comme leurs voisins de MTC, une entreprise de télécommunications semi-publique, les grévistes de Luch ont été rappelés à l’ordre par leur idéologue en chef (chargé de surveiller la cohérence idéologique, il y en a dans toutes les entreprises biélorusses). Ce qui ne les a pas empêchés de faire une chaîne de solidarité devant les locaux, en agitant leurs drapeaux blanc-rouge-blanc, symboles de la contestation. Une voiture de police passe, le haut-parleur prévient: «Vous ne viendrez pas vous plaindre, après!» La foule se disperse et se rassemble de nouveau une demi-heure plus tard.

L’un des avantages de l’opposition, par rapport au mouvement de grève avorté du mois d’août, c’est que les étudiants et les lycées se sont joints à Minsk. Parfois encouragés, parfois menacés par leurs professeurs, ils se sont largement mobilisés. «Nous sommes une grande majorité à ne pas aller en cours aujourd’hui, la plupart des profs sont en grève aussi, nous voulons tous le changement!» explique Rita, 20 ans, étudiante à l’Université linguistique d’Etat. Rejoints par des retraités et des grévistes, ils ont défilé par milliers dans la capitale. Inna, professeur d’anglais, soutient l’opposition mais a pourtant choisi de ne pas faire grève: «Mais c’est parce que je préfère avoir mes élèves en cours et leur expliquer ce qui ne va pas dans ce pays!»

Les entreprises d’Etat aussi

Plusieurs entreprises d’Etat dont Grodno Azot (une des plus grosses entreprises chimiques) ou Belorusneft (exploitation pétrolière) ont rejoint le mouvement. Cet été, une première tentative de grève générale avait pourtant vite et durement été réprimée. Or, sans les ouvriers, pas de révolution. Ils sont le pilier du régime. Alexandre, programmeur, a donc pris une journée de congé pour faire grève. Il travaille au High-Tech Park, où les manifestants ont été chassés à coups de grenade. «L’idée, c’est que nous travaillons pour que les ouvriers des entreprises fassent grève, parce qu’on est privilégiés, on sait qu’on ne perdra pas notre emploi, nous.»

Svetlana Tikhanovskaïa a gagné son pari, pourtant risqué, mais reste à savoir si le mouvement tiendra suffisamment longtemps pour pousser Alexandre Loukachenko à la démission, ou s’il sera de nouveau violemment réprimé. Dimanche, plus de 500 personnes ont encore été arrêtées. Et lundi, une porte-parole du gouvernement affirmait sur Facebook que les entreprises du pays fonctionnaient normalement.