«Nous acheminerons le journal en ballon s'il le faut, pour éviter les saisies à la douane.» C'est ainsi que le rédacteur en chef d'un quotidien biélorusse, fermé par la police après qu'il eut publié le programme du candidat de l'opposition Vladimir Gontcharik, a décidé de poursuivre le combat électoral en faisant imprimer son canard en Lituanie voisine. Tout le climat qui entoure l'élection présidentielle du 9 septembre prochain est du même tonneau. Alexandre Loukachenko, le délirant président sortant, l'avait annoncé et il l'a fait: les «agents de l'étranger» seraient muselés. Ainsi, la plupart des organisations non gouvernementales – celles qui collaborent par exemple avec les observateurs de l'OSCE, – les staffs électoraux de l'opposition ainsi que les journaux non inféodés, se sont fait saisir leurs ordinateurs. La principale imprimerie privée du pays – où Gontcharik faisait tirer ses tracts – a également été contrainte de mettre la clef sous le paillasson.

Pression des hommes du président

De plus, on s'attend à des fraudes massives. Par la voix d'un de ses porte-parole, le Département d'Etat américain vient d'annoncer par exemple «qu'il avait perdu tout espoir d'assister en Biélorussie à des élections honnêtes». Même le président de la commission électorale centrale russe, Alexandre Viechniakov, a dénoncé le fait que les élections seraient sans doute faussées en raison de la «pression exercée sur le corps électoral par les hommes du président».

Il faut dire que la Russie n'a pas grand-chose à perdre dans cette élection, puisque tant Gontcharik que Loukachenko font du rapprochement avec le grand voisin l'un des leitmotivs de leurs campagnes. Les soutiens russes que reçoit Loukachenko seraient plutôt d'ordre privé et économique. La compagnie pétrolière Lukoil vient d'annoncer qu'elle envisageait d'investir un milliard de dollars en Biélorussie, une annonce en forme de coup de pouce au président contre, évidemment, des facilités de toutes sortes. Pourtant, Loukachenko s'est fait de solides ennemis du côté de Moscou. Les militaires l'accusent de casser les prix du marché lors de ventes de matériel militaire à des pays comme le Pérou ou les Etats-Unis. L'autre ennemi russe de Loukachenko pourrait être le géant gazier Gazprom. Loukachenko n'a pas respecté les termes d'un contrat passé avec lui où il s'engageait à construire quatre gazoducs et à privatiser la compagnie nationale de gaz biélorusse.

Autre problème pour le président: son adversaire, Vladimir Gontcharik, a pour lui une position très en vue. Leader depuis 1986 de l'Union des syndicats biélorusses, il peut se vanter à ce titre de présider une organisation qui englobe à peu près toutes les personnes actives sur le marché du travail. Et puis il y a le scandale des escadrons de la mort – dont il est encore difficile de mesurer l'impact électoral (lire ci-contre).

Malgré tout cela, la plupart des analystes pensent que Loukachenko réussira une fois encore à tirer son épingle du jeu. L'homme joue très habilement: il ne mène pas de campagne électorale – aucune affiche par exemple – mais multiplie les activités présidentielles sympathiques, toutes filmées longuement par la télé nationale: inauguration d'un pont, d'une station de métro, don d'une vache à une famille paysanne, etc. Et les organes de l'Etat travaillent à fond pour le président: le directeur de la Banque nationale fait par exemple la tournée des banques régionales pour expliquer à ses collègues qu'une victoire de Gontcharik plongerait le pays dans le chaos.

Tout ce micmac n'empêche pas l'opposition de rêver d'une révolution «à la serbe». Certains leaders se sont d'ailleurs rendus a Belgrade pour prendre conseil auprès du nouveau pouvoir serbe, et dans les rues de Minsk on commence à voir fleurir des affiches et des T-shirts portant mot pour mot les slogans qui avaient accompagné la chute de Milosevic: «Marre de toi!», «Fini!», etc. Une opposition qui a du mal à comprendre l'inertie de la communauté internationale face à celui qui reste le dernier dictateur stalinien du continent: «Alexandre Loukachenko, écrit Alexandre Iegorov, éditorialiste de l'hebdomadaire Belaruski Chas, avait promis de bâtir un Etat indépendant. L'Etat est devenu indépendant, mais surtout de son propre peuple qui n'a plus rien à dire, et du monde civilisé qui ne lui adresse plus la parole.» Sans parler du fait que le pouvoir d'achat des Biélorusses ne représente plus que 30% de ce qu'il était en 1990. Une faillite donc presque totale.