France

«Biens mal acquis»: le fils Obiang obtient un report de son procès

Les avocats du très dépensier fils du président équato-guinéen, au pouvoir depuis trente-huit ans, ont obtenu mercredi à Paris un report des audiences au mois de juin. En jeu, la mécanique de l’enrichissement dans cet Etat pétrolier africain

Le principal concerné, le prévenu dans l’affaire, Teodorin Obiang, vice-président de la Guinée Equatoriale et fils du chef de l’Etat en poste depuis trente-huit ans, est absent du box. Poursuivi par la justice française pour blanchiment d’abus de biens sociaux, de détournement de fonds publics, d’abus de confiance et de corruption, bref, pour fraude massive, cet acquéreur d’objets de grand luxe, dont un immeuble parisien avenue Foch estimé à 107 millions d’euros, est probablement dans son pays. A moins qu’il ne se trouve «en Corée du Nord ou en Chine», suggèrent, en aparté, ses opposants et compatriotes parties civiles au procès dit des «biens mal acquis», qui devait s’ouvrir lundi et sur le déroulement duquel le tribunal correctionnel de Paris a statué mercredi matin.

En l’occurrence, la 32e chambre a décidé de reporter au 19 juin le début des audiences, afin d’accorder aux avocats de l’accusé davantage de temps pour se préparer à cette échéance, eux qui n’avaient eu «que huit semaines» pour le faire. Ou alors a-t-elle été sensible à de possibles pressions exercées par l’Etat équato-guinéen sur la France, lequel avait arrêté en décembre trois cadres de la banque française Société générale en poste dans la capitale, Malabo. Ils auraient été relâchés.

Dépenses excessives

La défense – pas moins de trois avocats – sera donc en principe plus aguerrie, elle qui a multiplié les recours, dont un devant la Cour internationale de justice de La Haye, appelée à se prononcer sur la pertinence d’une action menée par la France pour des faits qui ne seraient nullement délictueux en Guinée Equatoriale. Mais, qui sait, la défense sera-t-elle aussi plus accablée que jamais par les révélations qui pourraient continuer d’arriver sur les dépenses excessives de Teodorin Obiang, 47 ans. Un train de vie sans commune mesure, on s’en doute, avec celui de son peuple vivant majoritairement dans la pauvreté, sinon la misère, soutiennent les parties civiles – emmenées par le volcanique avocat français William Bourdon, qui représente l’ONG anticorruption Transparency International, la plus impliquée de toutes dans le dossier des biens mal acquis ouvert en 2007 et qui vise aussi le Gabon et le Congo-Brazzaville.

«Qu’est-ce que c’est encore?» semble découvrir, un peu las, Me Emmanuel Marsigny, port aristocratique, conseil français du prévenu, lorsqu’on lui signale l’acquisition présumée, par son client, de deux yachts d’une valeur totale de 250 millions de dollars, ainsi que le révélait L’Hebdo le 10 novembre de l’année dernière. C’est le volet suisse d’une affaire aux multiples placements suspects. La justice genevoise enquête en effet sur une partie de la fortune du vice-président équato-guinéen: 11 voitures (des Ferrari, des Porsche, une Bugatti Veyron, entre autres) saisies fin octobre sur le tarmac de Cointrin, et donc deux yachts, dont l’un est placé sous séquestre aux Pays-Bas. Pourquoi Genève? Notamment parce que la société chargée de gérer les deux yachts, Meyer Avocats, y est domiciliée.

«L’argent du pétrole»

En France, ce sont près de 110 millions d’euros provenant de Guinée Equatoriale qui ont abondé le compte personnel du vice-président entre 2004 et 2011, selon les juges d’instruction du parquet national financier. La défense a beau jeu de s’étonner que la Banque de France ne se soit apparemment pas intéressée, tout au long de ces années, à l’origine des fonds dont a bénéficié Teodorin Obiang. Comment le fils de Teodoro Obiang Nguema Mbasogo, président d’un petit pays de 750 000 habitants, ancienne colonie espagnole nichée entre le Cameroun et le Gabon, s’est-il enrichi? Avec quel argent? C’est bien la question qui intéresse.

«Avec l’argent du pétrole», avance l’Equato-guinéen Raimundo Ela Nsang, ancien ingénieur pétrolier, vivant aujourd’hui en exil en France sous statut de réfugié politique. Fils d’un ancien ministre, il a créé la Coalition restauratrice de l’Etat démocratique (CORED). Avant 1996, la Guinée Equatoriale, qui a une façade maritime, ne produisait pas de pétrole. Elle vivait de son bois et de l’aide internationale. Cela a considérablement changé depuis, au profit exclusif d’un petit nombre, manifestement.

Mécanique de l’enrichissement

«Bien que vice-président et auparavant ministre, Teodorin Obiang est actionnaire de plusieurs entreprises d’Etat, de services, d’infrastructures routières, etc., explique Raimundo Ela Nsang, ancien employé de l’américain Exxon Mobil. Toutefois, ce ne sont pas elles qui ont pu l’enrichir, mais l’argent investi dans ces sociétés par les gains importants du pétrole.» Un système assez classique de commissions, comprend-on.

Plus que les biens accumulés, c’est sans doute la mécanique de l’enrichissement de Teodorin Obiang que la défense et derrière elle les dirigeants d’un pays redoutent de voir déballée à l’occasion d’un procès public. Procès d’une France paternaliste, néocolonialiste, argumente un courant africain à la fois souverainiste et tiers-mondiste. Les avocats du prévenu recourent déjà à ce discours par petites touches. C’est certainement de bonne guerre.

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