Nessar Ahmed, 55 ans, vit avec sa famille dans l'un des quartiers ouvriers de Peshawar. Comme une grande partie de la population pakistanaise, il subit de plein fouet la crise alimentaire. «Il y a énormément de misère dans ce pays, explique-t-il. En ce moment on manque de tout, de farine bien sûr mais aussi d'huile et de sucre.» Depuis quelques mois, ses conditions de vie sont plus précaires. Dans la pièce centrale de la maison, sa femme promène un regard fatigué sur la vaisselle entassée dans laquelle des oisillons mal en point picorent des restes. Elle explique avec dépit: «On n'a plus de farine et les prix n'arrêtent pas de monter, on ne s'en sort plus.»

Longues files d'attente

En un an, le prix du blé a augmenté de 35% et ce sont les milieux populaires qui en subissent le plus durement les conséquences. Augmentation des prix et pénuries sont devenues des phénomènes quotidiens. Trois fois par semaine, Nessar va chercher des sacs de farine pour nourrir sa famille. Aujourd'hui, devant le magasin, la file d'attente est longue et les esprits s'échauffent. Une charrette vient de déposer son chargement, mais les clients sont plus nombreux que les dizaines de sacs de farine. Tout le monde ne sera pas servi. Le vendeur essaie vainement d'organiser une queue disciplinée. Seule la police, qui fait sa ronde dans le quartier, finit par obtenir un ordre relatif. Les clients remettent leur carte d'identité au vendeur qui doit veiller à respecter les quotas imposés par le gouvernement.

Ali, un client, est furieux. Il vient de se faire refouler. Le vendeur lui explique qu'il s'est trompé de magasin et que son quota lui sera distribué dans un autre quartier. Un quartier manifestement situé loin de sa résidence. Ali est excédé et prend la foule à partie. «Même dans les magasins du gouvernement où les prix sont moins chers, il n'y a pas de farine où voulez-vous qu'on aille?»

Dans la queue, où la colère monte, un autre client répond en écho: «Moi, je me rends tous les jours au bazar pour nourrir ma famille et on ne trouve pas de farine. C'est pour ça qu'on est obligé de venir dans ces boutiques et de subir quotidiennement ces humiliations.» Le vendeur mal à l'aise fait profil bas, il tient à se dédouaner: «Maintenant, le gouvernement distribue de moins en moins de farine. Je fais comme je peux.»

Pourtant si l'on en croit Sardar Hussain Babak, ministre de la province frontalière du Nord-Ouest élu au mois de février dernier, les problèmes sont résolus: «La crise alimentaire est due à la mauvaise gestion du régime politique précédent qui a choisi d'exporter ses richesses et n'a pas pu assumer les besoins de sa population. Mais tout est réglé, il n'y a plus aucun problème ou alors vraiment des problèmes mineurs. Ce sont les médias qui amplifient les choses.»

Ce n'est pourtant pas l'avis de la rue de plus en plus excédée par les pénuries. Ni même celle des grands organismes internationaux. D'après un rapport du Programme alimentaire mondial (PAM) des Nations unies, 77 millions de Pakistanais devraient se trouver en situation d'insécurité alimentaire au cours des mois prochains, soit près de la moitié de la population totale du pays. L'augmentation des prix des matières premières en est l'une des raisons principales.

Fonctionnement social perturbé

La crise alimentaire perturbe tout le fonctionnement social, c'est ce que raconte Nessar devant le magasin de farine: «Cette situation est problématique pour nous. On est obligé de s'organiser pour venir ici. On fait la queue durant des heures. Pendant ce temps-là, on ne peut pas aller travailler, alors forcément quand on ne va pas travailler, on ne rapporte pas d'argent pour nourrir sa famille.» Aujourd'hui Nessar a obtenu un sac de farine. De quoi nourrir les huit membres de sa famille. Mais son enthousiasme reste modéré. Il rappelle avant de s'en aller, son sac de farine en équilibre sur le porte-bagages de son vélo: «Chez nous, un proverbe dit: celui qui a le ventre vide est prêt à aller se battre.»