Il se souvient encore du jour où il a foulé pour la première fois le sol américain. C’était le 5 février 2005. Enfant unique, il venait de quitter, en compagnie de sa mère, la chaleur tropicale de Guayaquil, sur la côte Pacifique de l’Equateur pour af­fronter le froid hivernal du Bronx, à New York. Huit ans plus tard, le 22 mars 2013, Alex Ricardo Arteaga Haro a été naturalisé américain, le jour de son vingtième anniversaire, avec 74 autres immigrants, issus de 39 pays différents.

Ce jour-là, il est venu seul à Lower Manhattan. Accaparée par son travail dans un petit commerce, sa mère n’a pu se libérer de ses obligations. Mais elle a préalablement averti toute la famille en Equateur pour annoncer l’événement. La cérémonie s’est déroulée en grande pompe dans un lieu hautement symbolique à un jet de pierre de la bourse de Wall Street: le Federal Hall. C’est là que se réunit le premier Congrès, qui y rédigea la Déclaration des droits représentant les dix premiers amendements de la Constitution. C’est aussi là qu’en 1789, le premier président des Etats-Unis, George Washington, fut intronisé.

Dans le hall central de l’auguste édifice, devant lequel la statue de George Washington semble appeler les traders de Wall Street à la modération, les 75 futurs Américains attendent le grand moment, assis, avec de petits drapeaux qu’ils sont prêts à agiter. Les visages trahissent une fierté et une nervosité difficiles à dissimuler. Un agent des services de naturalisation vient orienter les candidats: «Vous serez appelés par pays d’origine et vous vous lèverez. Tout le monde m’a compris? Surtout, ne perdez pas le certificat [de nationalité] que vous allez recevoir. Il coûte 345 dollars. Placez-le dans un endroit sûr.»

Fatima Atia, 40 ans, a un sourire communicatif. Tenant deux fanions dans la main, elle l’avoue: «C’est un rêve qui se réalise. J’aime tellement ce pays. Ce qui va désormais changer? Je ne suis plus une immigrante, mais une citoyenne à part entière.» Cette mère au foyer a quitté Alexandrie, en Egypte, voici douze ans. Ses trois enfants sont nés en Amérique, mais elle ne renie pas ses origines. «J’ai mes amis, mes parents à Alexandrie. C’est là que j’ai étudié.» La chevelure cachée par un voile, elle l’affirme: «En tant que musulmane, je n’ai jamais eu de problème ici. Les Américains sont très respectueux.» Autour d’elle, son mari immortalise le moment avec son appareil photo.

Devant elle, Gaëlle Mowas, 25 ans, n’a dormi que quatre heures avant de venir à la cérémonie, trop excitée par la perspective d’un des événements les plus structurants de sa jeune existence. L’Amérique, pour elle, c’est le pays de tous les possibles. Après des études à Douala, au Cameroun, elle est venue aux Etats-Unis pour poursuivre son parcours universitaire. Elle est aujourd’hui analyste chez Citigroup. Ambitieuse, elle prévoit de faire un MBA et nourrit un rêve: se lancer dans le private equity, le capital-investissement. Gaëlle Mowas n’a cependant pas oublié son Cameroun natal, où elle ira passer les fêtes en fin d’année. «Des valeurs du Cameroun sont restées. La vie y est beaucoup plus simple, plus lente. Ici à New York, elle est frénétique.» Certaines saveurs la relient encore à son pays d’origine. Elle adore cuisiner le ndolé, des légumes avec des arachides écrasées.

Alex Ricardo Arteaga Haro, la tête rasée, est au premier rang, flanqué de deux autres militaires. Il est lui-même mécanicien sur hélicoptères chez les Marines. En Amérique, s’enrôler dans l’armée est une voie accélérée et garantie vers la nationalité. Le jeune immigrant équatorien a présenté sa demande de naturalisation en novembre 2012 et, en tant que Marine, il n’a pas à payer les 900 dollars de frais de dossier. Il a néanmoins été testé sur ses connaissances de l’Amérique: nom du pré­sident et du vice-président et des auteurs de la Constitution, définition de la Déclaration des droits, etc. «Rejoindre les forces armées, c’est une manière de donner quelque chose en retour au pays qui m’a accueilli. C’est une expérience extraordinaire, même s’il y a des jours plus difficiles que d’autres. Mes camarades ne sont pas que des amis, ce sont des frères», relève le naturalisé, qui vit avec sa mère dans le quartier de Castle Hill, dans le Bronx. Il apprécie aussi les bénéfices que lui procure l’image du Marine dans l’inconscient collectif américain, celle d’une personne digne de confiance sur laquelle on peut s’appuyer.

Alex Ricardo Arteaga Haro est prêt, si on l’appelle, à aller en Afghanistan ou ailleurs. Il ne compte pourtant pas rester dans l’armée. «Je veux obtenir un diplôme universitaire. Ici aux Etats-Unis, la vie est très compétitive. Il faut se mettre à jour. J’aimerais aller à l’Université de Penn State ou de Phoenix pour étudier l’aviation ou la technologie.» Pour ce New-Yorkais d’adoption, dont l’acteur Will Smith est le modèle, le rêve est de créer son entreprise. «Le nec plus ultra serait de posséder mon propre édifice, une tour comme celle de Donald Trump», précise-t-il.

Bilingue espagnol-anglais, Alex Ricardo Arteaga Haro ne s’intéresse pas trop à la politique de Washington, mais il a vibré à l’élection du premier président noir des Etats-Unis, Barack Obama, en 2008. En 2012, le Marine était sur un navire militaire. L’élection présidentielle lui paraissait très lointaine. Dans un café du Bronx, il le confie au Temps: «Je ne compte pas vivre ici toute ma vie. J’espère pouvoir habiter à Soho ou dans le quartier de Meatpacking, à Manhattan.» Et, qui sait, un jour peut-être dans les Hamptons, lieu de villégiature privilégié de l’élite américaine, au nord de New York. Dans cette optique, il épargne une grande partie des 1700 dollars mensuels qu’il gagne chez les Marines. Ses liens avec sa patrie d’origine, il les maintient par des coups de fil aux cousins restés en Equateur ou par le yapingacho, le plat que lui prépare fréquemment sa mère. Au Federal Hall, l’hymne national entonné par le chanteur d’opéra Ryland Angel donne tout à coup un air solennel à la cérémonie. Responsable pour le district de New York des Services de la citoyenneté et de l’immigration, Andrea Quarantillo a déjà naturalisé des dizaines de milliers d’immigrants en 35 ans de carrière. Ce vendredi, elle commet avec une certaine émotion son dernier acte avant de prendre sa retraite. Elle demande aux 75 futurs Américains de lever la main droite pour prêter serment: «Je jure que je renonce et abjure absolument et entièrement toute allégeance et fidélité à tout prince, potentat, Etat étranger ou souveraineté dont j’ai été un sujet ou un citoyen…»

En s’adressant à l’audience, Andrea Quarantillo raconte sa propre histoire, rappelant que sa grand-mère avait pris le bateau pour se rendre aux Etats-Unis, où elle rencontra son grand-père. «Je me demande ce qu’ils diraient maintenant en voyant leur petite-fille naturaliser des immigrants.» Et cette dernière de déclarer: «Bienvenue dans la famille américaine.» Travaillant pour le maire de New York, Michael Bloomberg, dans le Bureau de l’immigration, Fatima Shama explicite mieux que personne ce qu’est l’Amérique d’au­jourd’hui: «Vous faites partie du processus qui a créé ce pays, comme mon père et ma mère, comme moi. Vous avez choisi de devenir Américains. On aura peut-être parmi vous, ou vos enfants, un futur président des Etats-Unis. Sachez en tout cas qu’à New York, nous apprécions vos origines. Nous sommes ravis que vous apportiez au pays votre culture, votre talent, votre engagement. N’ayez pas peur de l’offrir au pays.»

Les deux responsables de l’immigration ne diront pas à la foule quel est leur pays d’origine, comme si la magie du melting-pot américain produisait déjà ses effets. La bio­graphie de Fatima Shama le révélera plus tard: elle est de mère brésilienne et de père palestinien. Sur un écran de télévision, le président Barack Obama adresse à son tour ses vœux aux nouveaux naturalisés: «J’ai l’honneur et le privilège de vous appeler mes compatriotes. […] Vous avez désormais tous les droits de citoyen. Utilisez votre liberté pour le bien de la nation. […] Ensemble, nous pouvons nous assurer que les Etats-Unis restent un phare qui continue d’éclairer le monde.»

L’Amérique est une terre d’immigration. Au cours de la dernière décennie, elle a naturalisé 6,6 millions de citoyens (en moyenne 680 000 par an) qui remplissaient les critères de l’administration: avoir plus de 18 ans, être un résident légal pour plus de cinq ans capable de parler, lire et écrire en anglais, et au courant de l’histoire du pays. Le Mexique, l’Inde, les Philippines, la Chine et la Colombie sont les pays qui fournissent le plus de naturalisés.

L’immigration est au cœur du ­débat politique à Washington. Le Congrès et la Maison-Blanche sont en train de plancher sur une réforme globale afin de proposer aux 11 millions de clandestins vivant sur le sol américain un chemin vers la citoyenneté. Pour Barack Obama, c’est une priorité de son second mandat. Pour les républicains, c’est une tentative de récupérer le vote hispanique, qui a été massivement en faveur du président démocrate en novembre dernier.

Elisabeth Friedman a été happée par cette terre d’immigration au lendemain du 11 septembre 2001 en gagnant une green card (permis de séjour permanent) à la loterie que les Américains organisent chaque année. Née à Hilversum, aux Pays-Bas, elle découvre peu à peu sa judaïté, héritée de sa mère, en s’installant à Amsterdam pour y travailler après des études de linguistiques et de poésie hébraïque. Mais dans le quartier où elle vit, les immigrants en provenance notamment du Maghreb ne s’intègrent pas. Violences, haine. Elisabeth Friedman y voit l’émergence de ce que la journaliste Oriana Fallaci décrira comme l’Eurabia, une Europe en passe d’être conquise par le monde arabe. «En tant que juive, je n’y voyais pas d’espoir de fonder une famille aux Pays-Bas.»

En arrivant à New York, elle a erré d’une sous-location à l’autre pendant trois ans. Elle travaille quelque temps au Centre Anne Frank, à Soho. Elle rencontre son futur mari israélien à l’Université Columbia. Leur fille de 4 ans va dans une école juive de Manhattan. «Ici, exprimer sa judaïté est naturel, constate la quadragénaire. Tout est organisé de façon plus stricte. En Europe, ce n’est pas le cas. On tolère trop de choses. En Amérique, une population d’immigrants ne menace pas d’en chasser une autre.» Pour Elisabeth Friedman, qui a encore ses parents à Hilversum, la coupure avec le Vieux Continent est presque totale. Que reste-t-il de son européanité? La New-Yorkaise d’adoption réfléchit un instant, sans vraiment trouver. Puis elle admet que sa bicyclette constitue encore un attribut de ses origines hollandaises. Mais malgré un accent toujours perceptible, elle ne lit quasiment plus dans sa langue d’origine. «Les journaux hollandais n’ont plus le niveau.»

«Vous avez choisi de devenir Américains. On aura peut-être parmi vous, ou vos enfants, un président»