Liberia

Bilan en demi-teinte pour la première présidente en Afrique

Douze ans après avoir suscité l’espoir, Ellen Johnson Sirleaf s’apprête à passer la main le 7 novembre

Sous le coup d’une émotion sincère que le trop-plein d’alcool ingurgité dès le matin rend incontrôlable, Isobe W. Gborkorkollie verse des larmes qui ruissellent sur son visage déjà inondé par une pluie torrentielle. «Ellen – Johnson Sirleaf – nous a trahis alors que nous nous sommes battus pour elle pendant des années!», lâche le chef du People’s Unification Party (PUP).

Jusque dans les rangs de ses partisans, la déception domine à l’heure du bilan après les douze années de pouvoir exercé par la première femme élue présidente sur le continent africain.

Pas de nouveau mandat

A son crédit, Ellen Johnson Sirleaf, 79 ans, n’aura pas tenté de tripatouiller la Constitution pour briguer un nouveau mandat. Mardi 10 octobre, elle n’a pas figuré sur la liste des vingt candidats qui se sont affrontés au premier tour de l’élection présidentielle au Liberia, petit pays d’Afrique de l’Ouest de 4,5 millions d’habitants, sorti brisé en 2003 de quatorze années de guerre civile.

«Après avoir soulevé tant d’espoir, elle est devenue très impopulaire. C’est parce qu’elle a annoncé assez tôt qu’elle ne se présentera pas que la rue est restée calme», analyse un diplomate étranger.

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Bilan mitigé

C’est donc un vétéran de la politique libérienne, l’actuel vice-président Joseph Boakai – surnommé «Oncle Jœ» par ses partisans ou, moins affectueusement, «Sleeping Jœ» («Jœ le dormeur») –, qui aura la lourde charge de défendre, au nom du Unity Party (UP), un bilan pour le moins mitigé contre l’ancien footballeur George Weah lors du second tour de l’élection présidentielle, prévu le 7 novembre.

«Joseph Boakai aurait dû avoir le soutien de la présidente, il n’en est rien, soupire Isobe W. Gborkorkollie. Tant pis, nous gagnerons sans elle.» Ce soutien aurait-il été bénéfique?

Pas si l’on en croit les slogans, goguenards, lancés par les partisans surexcités d’un candidat d’opposition depuis la benne d’un camion lambinant sous le nez d’Isobe W. Gborkorkollie et de quelques milliers de partisans du pouvoir venus au siège de l’UP tenir leur dernière réunion électorale sous une pluie battante: «Sauvez vos emplois!», lancent-ils en rigolant.

Pouvoirs extraordinairement concentrés

Transparente allusion au népotisme et au clientélisme sur lesquels Ellen Johnson Sirleaf s’est appuyée pour tenir un système où «les pouvoirs sont extraordinairement concentrés entre les mains de la présidence, observe Lawrence Yealue, directeur pour l’Accountability Lab Liberia, une ONG prônant la bonne gouvernance. C’est elle par exemple qui nomme les juges, les shérifs au niveau local et toutes les autorités régionales, mais aussi les responsables d’hôpitaux, des écoles, etc.»

«Ellen Johnson Sirleaf a été élue avec beaucoup de promesses, ajoute-t-il. Notamment celles de développer l’économie et de lutter contre la corruption. Elle n’en a rien fait. Toute la société, jusqu’au sein des familles, est rongée par ce fléau.»

Sous l’impulsion de la présidente, la Commission libérienne de lutte contre la corruption (LACC) a bien été créée. Le cadre existe donc, mais pas la volonté politique. A ce jour, dans un environnement hautement corrompu, seulement une petite poignée de personnalités a été épinglée: le président du Parlement, le chef du parti au pouvoir, un ministre de la terre et un homme d’affaires, accusés d’avoir versé, en 2010 et 2011, des pots-de-vin à des politiciens pour le compte de Sable Mining, une entreprise minière cotée au second marché de Londres.

«Pays béni peuplé de maudits»

«Voir des gens proches du pouvoir s’enrichir du jour au lendemain nourrit la colère de la population», avertit Lawrence Yealue. D’autant que les deux tiers des – Libériens survivent avec moins de deux dollars par jour. «C’est un pays béni peuplé de maudits. La plupart d’entre nous n’avons ni eau courante ni électricité. Les routes n’existent pas, l’éducation, la santé, tout est à terre», s’emporte Anara Kromah, un chauffeur routier de 63 ans au chômage depuis de longues années.

Partant de loin, l’économie libérienne a été frappée de plein fouet par l’épidémie d’Ebola (2014-2015), dont elle ne s’est pas encore relevée. «Les quelques investisseurs présents à l’époque sont partis et jamais revenus», regrette un homme d’affaires français. Le port tourne au ralenti. A cela s’ajoute la chute du cours des matières premières – caoutchouc, fer, huile de palme – qui assurent l’essentielle des richesses locales.

«Du coup, le pays vit aux crochets d’une aide internationale qui, indirectement, entretient aussi la corruption par manque de suivi de projets qui bien souvent n’arrivent pas à sortir de terre», dénonce un diplomate européen.

Liberté d’expression et droit des femmes

Finalement, les principaux crédits portés au bilan de la présidente sortante sont d’avoir instauré la liberté d’expression – malgré les attaques dont elle fait l’objet dans la presse – et d’avoir préservé la paix après plus d’une décennie de guerre civile marquée par la mort de 200 000 personnes. Cependant, là encore, son image de femme de paix n’est pas si nette.

La présidente sortante fut, comme une large partie de l’élite libérienne, un soutien de l’ancien chef de guerre de Charles Taylor lorsque celui-ci déclencha les hostilités le 24 décembre 1989. Par ailleurs, son prix Nobel – pour sa défense du droit des femmes – opportunément décerné quelques jours seulement avant la présidentielle d’octobre 2011 a semé le trouble dans la population. L’opposition, dénonçant des fraudes au premier tour, avait boycotté la fin du processus.

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