Asie

Bilan mitigé pour une première rencontre historique entre Afghans

Les talibans sont prêts à des négociations avec le gouvernement afghan contre un calendrier de retrait américain précis

Etait-­il vain de rassembler, dans un hall de réception à Doha, cet aréopage peu ou prou représentatif des forces politiques et de la société civile afghane, les 7 et 8 juillet? Cette rencontre était la première encouragée par Washington entre des membres des talibans et de l’Etat afghan, après dix-huit ans de guerre. Ces derniers, des hommes et des femmes en poste et d’anciens responsables, influents mais pas de premier rang, se trouvaient conviés à titre personnel, et surtout pas en représentants d’un gouvernement que les insurgés talibans refusent de reconnaître.

Après l’annulation d’une rencontre prévue en avril, les pourparlers n’ont débouché sur aucun accord contraignant. Dans une simple feuille de route, les délégués ont dit leur volonté de mettre fin à la guerre, insistant sur la nécessité de prévenir toute mort civile et de respecter les droits des femmes «dans le cadre des valeurs islamiques». Cela a déjà été dit et l’essentiel est ailleurs.

La rencontre avait lieu à la faveur d’une «pause» dans la septième session de pourparlers directs et exclusifs entre les talibans et Washington, engagés en septembre 2018, qui apparaissent désormais dans l’impasse. Les talibans exigent le retrait de l’ensemble des forces étrangères présentes dans le pays, soit 22 000 soldats, dont 14 000 Américains. Les rebelles se disent prêts à des négociations inter-afghanes sérieuses une fois annoncé un calendrier de retrait américain précis.

«Le vertige des talibans»

L’envoyé de Washington, le représentant spécial pour la réconciliation afghane Zalmay Khalilzad, est lié de son côté par la volonté de Donald Trump de retirer des troupes avant l’élection présidentielle américaine de novembre 2020. Washington espérait un accord dès le 1er septembre, quelques semaines avant la présidentielle afghane, dont il n’est toujours pas acquis qu’elle ait lieu. L’administration américaine exige que les insurgés rompent avec Al-Qaida et ne donnent pas asile à des djihadistes capables de frapper les Etats-Unis.

Les talibans le savent: l’envoyé américain dispose de bien peu de marge de manœuvre. «Les talibans sont pris d’une sorte de vertige: ils se sentent vainqueurs. Ils estiment que les Etats-­Unis s’en vont et qu’ils gagnent. C’est dangereux», craint un membre de la délégation de Kaboul, présent lundi à Doha. Pourtant, lui aussi s’est laissé gagner par l’émotion, palpable dans ces rencontres, qui donnaient un avant­-goût, bien consensuel, du jour d’après le départ des Américains.

«Les talibans se préparent à leur probable retour au pouvoir, dans six ou dix­-huit mois. Ils mettent de l’eau dans leur vin… Ils montrent à l’opinion afghane qu’ils veulent que la guerre cesse, mais qu’ils ne capituleront pas devant 'l«occupant» américain», analyse l’anthropologue Georges Lefeuvre, observateur attentif du pays.

«Mieux nous comprendre»

Les insurgés ont accepté d’évoquer le sort des minorités religieuses et ethniques, ainsi que le cadre d’un futur gouvernement islamique. Les représentants de l’Etat afghan sont trop heureux de revenir dans le jeu, alors que le président, Ashraf Ghani, a su résister à l’isolement auquel le contraignaient Washington mais aussi Moscou, qui orchestre des pourparlers concurrents. A Doha, les parties afghanes ont évoqué avec gravité leurs morts respectifs, un représentant du gouvernement, Nader Naderi, déplorant lui­-même les années de détention subies par plusieurs délégués talibans dans les geôles américaines de Guantanamo, après l’invasion de 2001. «Ce sont nos ennemis. Ils ont tué mon propre père. Mais nous devons mieux nous comprendre pour atteindre un accord. Et il faut que le retrait américain lui soit lié», insiste Abdoul Matin Bek, jeune membre du gouvernement présent à Doha et fils d’un vieux chef de guerre du nord, assassiné par les talibans en 2011.

Les limites de ces déclarations de bonne volonté sont vite apparues, mardi, lorsque le numéro deux des négociateurs talibans, Sher Mohammad Abbas Stanekzai, a légitimé, sur Al­-Jazira, une attaque perpétrée en pleins pourparlers par les insurgés à Ghazni (sud) comme un acte de «combat pour la liberté». Au moins 12 personnes ont été tuées et plus de 150 blessées, dont des dizaines d’enfants dans une école voisine. De leur côté, les forces gouvernementales ont tué, mardi matin, au moins deux employés d’un hôpital de la province du Wardak (centre), dans un raid qui visait un responsable de santé taliban.

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