Une information intéressante d’abord: venue à Bruxelles pour prononcer un discours lors du 50e anniversaire de la Mission suisse auprès de l’Union européenne, Micheline Calmy-Rey a dû s’y sentir un peu seule.

Aucun rendez-vous politique avec les principaux responsables des institutions communautaires. Un seul commissaire européen – la Chypriote Andrea Vassiliou, chargée du multilinguisme – présent pour l’écouter. Presque pas de journalistes étrangers à sa conférence de presse, malgré plusieurs relances de la mission helvétique. Une seule interview, hors presse helvétique, au quotidien Europolitique. L’aller-retour Berne-Bruxelles effectué par la conseillère fédérale est, pour le moins, passé inaperçu. Le résultat des agendas communautaires «impossibles» bien sûr. Mais aussi, qu’on le veuille ou non, la preuve de l’isolement mêlé d’indifférence dont souffre toujours la Confédération à l’ombre des 27.

Une coïncidence ensuite. Micheline Calmy-Rey, bien qu’elle ait prétendu le contraire devant la presse, savait fort bien qu’elle s’exprimait à la veille de l’adoption, mardi par les diplomates du Conseil, du projet de conclusions sur les relations futures entre la Suisse et l’UE. Une version du texte lui avait probablement été fournie, bien qu’elle ait démenti en connaître le contenu. Saine habileté diplomatique. Mais là aussi, principe de réalité politique: les cartes sont désormais sur la table entre la Confédération et l’Union. «Rapport Europe» du Conseil fédéral d’un côté, «Conclusions» du Conseil de l’autre (elles seront formellement adoptées début décembre): les garde-fous sont posés, des deux côtés, pour l’ouverture d’un nouveau cycle de négociations bilatérales, sans doute dans le courant 2011.

Que retenir, dès lors, de cette intervention publique de la cheffe du Département fédéral des Affaires étrangères, qui tombait pile dans le calendrier? D’abord, sa lucidité. Derrière son plaidoyer pour une «Europe offrant à ses citoyennes et ses citoyens des possibilités de participation directe […] laquelle pourrait bien faciliter le processus d’intégration européenne» et derrière sa défense d’une «helvétisation de l’Europe qui n’est pas à craindre mais plutôt à souhaiter», la ministre a reconnu les contraintes.

Celles créées, par exemple, par le projet d’expulsion automatique des étrangers, non compatible avec l’accord entre la Suisse et l’UE sur la libre circulation. Et celle imposée à la notion de souveraineté: «Le bilan des accords bilatéraux en vigueur concernant le critère d’indépendance ou de souveraineté est plus nuancé, peut-on lire dans son discours. Dans de nombreux domaines, la Suisse reprend le droit de l’UE sans avoir participé à son élaboration ou, tout au moins, sans avoir bénéficié d’une participation à la formation de la décision. En tant qu’Etat non-membre de l’UE, elle est de plus en plus exposée à un risque élevé de discrimination (tant économique que politique), d’où une réduction parfois importante de sa souveraineté réelle».

L’autre leçon porte sur l’incertitude tactique qui prévaut aujourd’hui côté Suisse. En approuvant son rapport sur l’Europe le 19 août, le Conseil fédéral a allumé la mèche d’un futur cycle de négociations bilatérales. Et maintenant? Accepté par Doris Leuthard en juillet, un groupe d’experts institutionnels Suisse-UE s’est réuni à plusieurs reprises en grand secret sans vraiment parvenir jusque-là à des pistes communes.

Lorsqu’ils décrivent ces réunions, les participants helvétiques multiplient les circonvolutions pour cacher le fait que les deux parties ne sont pas d’accord sur grand-chose. Plus problématique: l’année électorale helvétique est, on le sait, fort peu propice à des prises d’initiative. Or l’Union européenne attend des gestes. Elle se sait, à terme, en position de force. Les conclusions du Conseil, plutôt modérées et sans surprise, sont sur ce point éloquentes: les regrets devant «l’attente», les «complications» et les «distorsions» imputées à la Confédération reviennent à plusieurs reprises dans le texte. Trop tarder à entrer dans le vif du sujet – c’est-à-dire à ouvrir des négociations – présente de sérieux risques.

La Suisse, en plus, vient de démontrer qu’elle tire avantage à sortir du flou. En matière fiscale, et malgré les avis pessimistes à l’origine, l’offensive des banques helvétiques avec le projet «Rubik» de prélèvement libératoire a payé. La double percée avec l’Allemagne et le Royaume-Uni a changé la donne, même si elle reste à concrétiser. Le flou entretenu par Micheline Calmy-Rey sur les futures échéances politiques et institutionnelles bilatérales ne pourra pas durer longtemps. Puisque les objectifs stratégiques des deux côtés sont fixés, le moment est venu de clarifier la tactique. Avec les risques que cela comporte.