Les diplomates suisses en charge des Affaires européennes ont un point commun avec les journalistes chargés des mêmes dossiers à Berne ou à Bruxelles: chacun de leurs écrits, ou presque, est disséqué à la loupe par les opposants virulents à toute forme de concession à l’UE. L’accusation «d’euroturbo» pèse en permanence au-dessus des fonctionnaires du Bureau de l’intégration comme de ceux de la Mission suisse auprès de l’Union. Difficile dès lors, souci de carrière aidant, de faire preuve de la «créativité» demandée encore mardi à Bruxelles par Micheline Calmy-Rey à propos des «Bilatérales III» sur lesquelles la diplomatie helvétique et communautaire a reçu mission de plancher «dans des délais rapides»… Comment faire, dès lors, pour que ces experts ne se retrouvent pas tétanisés devant leur copie dès leur première réunion? La solution de facilité, favorite à Berne comme à la Mission suisse auprès de l’UE, sera évidemment un mutisme total sur le plan de l’information. Rien de pire qu’un article de presse ou un écho médiatique pour faire dérailler le train bilatéral, entend-on à satiété. Sauf que cet argument ne tient plus et a déjà montré qu’il se retournera, in fine, contre les tenants d’une solution négociée.

Au lieu de ne rien dire, et y compris de ne pas communiquer ses dates de réunions, le précédent groupe d’experts sur les questions institutionnelles qui a tout de même planché huit mois durant, de juillet à février, aurait mieux fait, côté suisse, de communiquer sur les écueils rencontrés. Informer clairement la presse des points d’achoppement et des difficultés rencontrées aurait sans doute permis de sensibiliser davantage la partie communautaire avant la visite présidentielle à Bruxelles du 8 février. Comment, en effet, écrire ou parler avec pertinence d’un sujet lorsque les diplomates en charge de celui-ci, après huit mois de travail, n’ont même pas pris soin de «briefer» sérieusement les journalistes spécialisés sur le contenu de leurs discussions, et les impasses constatées?

Le mutisme est une solution lorsqu’il s’agit de forger un compromis à l’arraché. Il ne l’est pas lorsqu’il s’agit – et c’est le principal défi côté suisse – de montrer qu’un sursaut bilatéral est une réponse à la fois acceptable et souhaitable en termes de défense de la souveraineté helvétique. Le moment est non seulement venu, comme l’a écrit notre rédacteur en chef dans son éditorial du 9 février, de sortir du «silence». Il est aussi indispensable de réfléchir, en amont, à la meilleure façon d’expliquer les défis, les paradigmes et les enjeux, notamment pour les milieux économiques.

La confidentialité systématique et revendiquée n’est pas, contrairement à ce que l’on entend souvent à Berne et dans les cénacles helvétiques à Bruxelles, le remède indispensable à un futur «bon accord». La preuve: la méthode suivie jusque-là se retrouve aujourd’hui dans l’impasse, ou presque. Le syndrome WikiLeaks ne mènera qu’à la paralysie car la confidentialité, osons l’écrire, est aussi souvent le parapluie le plus facile à ouvrir par des experts pressés de négocier mais soucieux de ne pas en assumer les conséquences. Ne pas prendre de risques et ne pas bousculer la bureaucratie demeurent une vertu trop cardinale.

C’est ce cercle vicieux qu’il faut briser. Et cela doit venir d’en haut, à savoir de Micheline Calmy-Rey elle-même. Les diplomates suisses chargés du dossier bilatéral, priés de repartir à la bataille dans les semaines qui viennent, doivent disposer d’assurances et d’une relative marge de manœuvre de la part de leur cheffe. Ils ne doivent pas se sentir envoyés au front sans munitions ni soutien politique face à une UDC toujours prête à tirer à vue. Mais ils doivent aussi réapprendre une évidence: la diplomatie publique – voir les efforts colossaux du Département d’Etat américain dans ce domaine – fait aujourd’hui partie intégrante des négociations. Surtout avec une Union européenne dont le talon d’Achille est d’être sans cesse obligée de ménager des intérêts divergents en son sein.