Quoi de mieux pour un président menacé d’impeachment, accusé d'«abus de pouvoir» et d'«entrave à la bonne marche du Congrès», que d’avoir un ministre de la Justice qui lui est totalement acquis et qui partage ses vues à 100%? Avec Bill Barr, Donald Trump a trouvé un fidèle lieutenant, loyal jusque dans la démesure. Pas étonnant dès lors que le New Yorker l’ait, en juin 2019, fait figurer en une en cireur de chaussures de Donald Trump, aux côtés des sénateurs républicains Mitch McConnell et Lindsey Graham.

Le FBI attaqué

Avec ses bajoues et son regard un brin éteint, Bill Barr a le physique d’un Teddy Bear inoffensif. C’est pourtant un coriace, qui affiche des positions ultra-conservatrices. Fervent catholique, il est pour la peine de mort et peu réceptif aux droits des LGBT. Surtout, il est depuis des années obsédé par la définition des pouvoirs présidentiels et semble en avoir la même lecture que le président. Bill Barr, c’est un peu le piqueboeuf de Donald Trump. Celui qui l’accompagne partout, prêt à le débarrasser de ses parasites.

Ces jours, il est plus que jamais sous le feu des critiques. Alors que Donald Trump qualifie la procédure d’impeachment des démocrates de «mascarade», il lui fait office de porte-voix. La Maison-Blanche empêche des membres de l’administration de témoigner devant le Congrès? Bill Barr n’y voit rien à redire. Il avait d’ailleurs montré peu d’empressement à transmettre la dénonciation du lanceur d’alerte au Congrès. Donald Trump fustige le récent rapport Horowitz relevant que l’enquête lancée par le FBI sur l’ingérence russe dans la présidentielle de 2016 n’était pas motivée par des raisons politiques? Bill Barr hausse aussi le ton.

Le ministre de la Justice assure que le FBI a agi de «mauvaise foi», sur des «bases fragiles», et désavoue ainsi le rapport de 476 pages qui émerge de son propre département. Pire, il accuse le FBI d’être un «danger pour la démocratie». Une sortie «dangereusement orwellienne», commente Vox. «Il a correctement identifié l’abus de pouvoir pour influencer les élections comme une menace pour la démocratie américaine, mais a ensuite fait valoir que les gens qui ont enquêté sur Trump sont ceux qui sont coupables de cela. Le criminel devient la victime, l’autoritaire, le garant de nos libertés», souligne le média. «En tant que responsable d’une institution qui est censée être dévouée à la vérité, Barr doit arrêter de se comporter comme le porte-parole de Trump», a de son côté commenté James Comey, le patron du FBI limogé en mai 2017. L’attitude alarmante de Bill Barr a même poussé le pourtant discret ex-ministre de la Justice de Barack Obama à briser le silence. Dans une tribune libre publiée dans le Washington Post, Eric Holder estime que Bill Barr n’est pas à la hauteur du poste, fustigeant le fait qu’il encourage un «pouvoir exécutif débridé», défendant une «vision erronée de l’histoire des Etats-Unis».


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«Danger pour la démocratie»

Bill Barr est ministre de la Justice depuis février 2019. Il a remplacé Jeff Sessions, après son limogeage par Donald Trump. Le républicain de 69 ans a déjà servi sous Ronald Reagan, puis comme ministre de la Justice sous George W. Bush, de 1992 à 1993. Natif de New York, il a étudié le droit à la Columbia University, où ont enseigné sa mère et son père, un juif converti au catholicisme. Il a travaillé à la CIA de 1971 à 1977, entre autres comme analyste spécialiste de la Chine. Depuis qu’il est ministre sous Trump, ce passionné de cornemuse, père de trois filles, a notamment décidé de rétablir la peine de mort au niveau fédéral, alors qu’elle était suspendue depuis seize ans. Cinq exécutions devaient avoir lieu le 9 décembre dans l’Indiana. Mais elles ont été bloquées au dernier moment grâce à une décision d’une cour d’appel.

Son rôle dans l'«affaire russe» a été trouble. Lorsque le procureur indépendant Robert Mueller a rendu son rapport en mars, Bill Barr a édulcoré les principales conclusions. Robert Mueller, qui n’est pas du genre à faire des étincelles, s’est arrangé pour que la lettre qu’il lui a adressée le 27 mars, et dans laquelle il exprimait son incompréhension, arrive en mains de médias. Fâchés par l’attitude du ministre, des démocrates ont exigé sa démission. Ils l’accusent de partialité, de complaisance et d’avoir menti sous serment.

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Troublant, Bill Barr avait déjà critiqué l’enquête Mueller avant son entrée en fonction. En juin 2018, dans un mémo adressé à de hauts fonctionnaires du Département de la Justice, il déclare clairement que Donald Trump avait le droit de licencier James Comey, que cela relevait de ses prérogatives de président, et qu’il n’y avait donc pas lieu de l’accuser d’obstruction à la justice.

En octobre dernier, c’est un discours prononcé dans une université catholique de South Bend, dans l’Indiana, qui lui a valu de nouvelles critiques. Il a dénoncé une «campagne cherchant à détruire l’ordre moral traditionnel», une allusion aux milieux homosexuels. En 1995 déjà, après son premier mandat de ministre, il avait exprimé sa crainte de voir les valeurs catholiques menacées dans un article rédigé pour The Catholic Lawyer. Fustigeant les idées progressistes, il mentionnait notamment les règles contraignant des propriétaires à louer des appartements à des couples non mariés ou celles obligeant les universités à traiter des groupes d’activistes homosexuels comme n’importe quel autre groupe d’étudiants. Bill Barr a fait partie de plusieurs organisations catholiques, dont le Catholic Information Center, proche de l’Opus Dei.

Avant d’être ministre, Bill Barr avait été pressenti pour devenir avocat de Donald Trump. Il a refusé le poste, avec cette explication: «Je ne voulais pas mettre ma tête dans ce hachoir à viande.» Il semble aujourd’hui s’en accommoder.