Quand il arpente les rues de New York, sa silhouette est reconnaissable entre mille: Bill de Blasio, carrure de sportif et gueule d’acteur, frise les deux mètres. Il y a quelques jours, c’est du côté de la Trump Tower, sur la très chic Cinquième Avenue, qu’il s’est dirigé, d’un pas décidé. Pour avoir une discussion franche avec le président élu, Donald Trump.

New York, «ville-sanctuaire»

Pas question pour ce maire atypique de «sacrifier» les clandestins de New York: il a assuré au milliardaire qu’il ferait barrage contre sa volonté d’expulser les illégaux, et bénéficie du soutien d’autres maires de grandes villes, également prêts à faire rempart. Pour Bill de Blasio, New York doit rester une «ville-sanctuaire» qui protège les plus démunis. Les sans-papiers y reçoivent même une carte d’identité propre à la ville.

Bill de Blasio a aussi fait part à Donald Trump de ses inquiétudes quant à la sécurité massive autour de sa tour, qui crée des problèmes de trafic. Et il n’a pas manqué de lui rappeler que 900 musulmans américains travaillent dans les forces de police de la ville, «pour nous protéger tous les jours». Une façon de réagir aux propos tenus par Donald Trump après une fusillade perpétrée dans une boîte de nuit gay par un Américain de parents afghans: il avait déclaré qu’il fallait songer à fermer les frontières aux musulmans.

Un père qui se suicide

Il est comme ça, Bill de Blasio: direct, franc du collier. Maire omniprésent, le cœur à gauche – il se qualifie lui-même de libéral et progressiste –, grand défenseur des minorités. Et virulent critique de Donald Trump.

Son histoire est particulière. Il y a l’héritage familial, d’abord. Tragique. Un père d’origine allemande, Warren Wilhelm, héros de la Deuxième Guerre mondiale, qui a perdu une partie de sa jambe gauche à Okinawa, arrachée par une grenade. Puis, de retour aux Etats-Unis, ce diplômé de Harvard, qui travaille comme analyste au sein du Département du commerce, est accusé de sympathies pour le régime communiste parce qu’il avait étudié l’économie soviétique à l’université. Victime du maccarthysme, il se met à boire, amorce une lente descente aux enfers, divorce. Atteint d’un cancer, il finit par se tirer une balle en plein cœur, dans un parking, enfermé dans sa voiture.

Bill de Blasio a alors 18 ans. Rapidement, il veut se débarrasser de son nom, choisit celui de sa mère, une activiste et écrivaine d’origine italienne. En 2001, un juge de Brooklyn change formellement son état civil. C’est à ce moment-là que Warren Wilhelm Jr devient officiellement Bill de Blasio.

«I am a Lesbian», en 1979

Sa vie privée est également atypique. Bill de Blasio rencontre sa future femme, Chirlane McCray, à la mairie de New York, en 1991, alors qu’il travaille dans l’équipe de campagne du démocrate David Dinkins, qui va devenir le premier maire noir de New York. Coup de foudre immédiat. La poétesse d’origine caribéenne lui révèle qu’elle est homosexuelle, mais ils finiront par se marier en 1994, sous des arbres de Prospect Park, à Brooklyn, pas loin d’où il habitait à l’époque. Et passent leur lune de miel à Cuba, malgré l’embargo américain. Ils ont deux enfants: Dante et Chiara. Chirlane, c’est aussi un personnage. La même passion et folie que son mari, la même rage de défendre les plus vulnérables. Sur Twitter, elle se présente comme @NYCFirstLady. Chirlane McCray a été la première Afro-Américaine à faire son coming out en publiant une tribune, «I am a Lesbian» dans le magazine Essence. C’était en 1979. Femme mariée, elle continue aujourd’hui à défendre la cause homosexuelle. Avec passion.

Enfant, Bill de Blasio a commencé à s’éveiller à la politique à l’âge de 12 ans, en pleine affaire du Watergate. Militant de la première heure, il descend souvent dans la rue, pour des manifestations anti-apartheid ou contre le nucléaire. A 26 ans, il part au Nicaragua, en pleine révolution sandiniste, distribuer nourriture et médicaments. Et c’est l’âme d’un révolutionnaire qu’il continuera à récolter des fonds pour les sandinistes depuis New York.

Plusieurs campagnes avec les Clinton

En 1992, cet anticonformiste qui ne renie rien de son passé, rejoint l’équipe de campagne new-yorkaise de Bill Clinton pour l’élection présidentielle. Huit ans plus tard, il est dans l’équipe dirigeante de la campagne d’Hillary Clinton pour le Sénat. Avant d’entrer dans la course pour la mairie de New York, il n’avait qu’une maigre expérience de conseiller municipal, à Brooklyn. A partir du 1er janvier 2010, il occupait la fonction de médiateur de la ville de New York.

Pour accéder au rang de maire, il n’hésite pas à recourir à son fils dans un spot de campagne: l’adolescent, coupe afro et franc-parler paternel, y critiquait ouvertement Mike Bloomberg, trois mandats de maire à son actif, en dénonçant sa «politique d’arrestation et de fouille au corps qui cible les gens de couleur». On a souvent reproché à Bill de Blasio de trop mettre en avant sa famille multiraciale à des fins électorales. Qu’importe: il est élu, et entre en fonction le 1er janvier 2014. L’actrice Susan Sarandon l’avait notamment soutenu pendant sa campagne. Tout comme Alec Baldwin ou le milliardaire et philanthrope George Soros.

L’idéaliste Bill de Blasio – naïf, préfèrent dire certains – agit au quotidien pour les minorités, lutte contre l’embourgeoisement de New York, promet davantage de logements sociaux et de crèches. Depuis qu’il est maire, les chiffres de la criminalité ont encore baissé. Il a contribué à renforcer et moderniser les corps de police, à déployer des unités de contre-terrorisme, celles-là mêmes qui sont très présentes pour sécuriser la Trump Tower. Et à étendre le réseau de wi-fi gratuit.

En champion de la communication, Bill de Blasio est très actif sur Twitter. Récemment, c’est avec le hashtag #AlwaysNewYork qu’il s’exprime. Pour insister sur le fait que malgré la récente élection de Donald Trump, New York, sa ville, restera la même. Fidèle à ses valeurs.


Profil:

1961: Naissance le 8 mai à Manhattan.

1989: Intègre l’équipe de campagne du démocrate David Dinkins, qui devient le premier (et unique) maire noir de New York.

2000: Dirige l’équipe de campagne d’Hillary Clinton pour le Sénat.

2013: Est élu 109e maire de New York le 5 novembre.