Ce n'est pas un secret, Bill Clinton aimerait que son bilan lui permette de figurer en bonne place sur les listes de la postérité. Vendredi, à Aix-la-Chapelle, il a accompli un pas supplémentaire dans cette direction: son nom rejoint en effet ceux des Européens tels Vaclav Havel, le roi Juan Carlos ou Tony Blair qui ont reçu le Prix Charlemagne. Il est le premier président américain, le troisième Américain après George Marshall et Henry Kissinger à être récompensé de la sorte pour son rôle en faveur de l'unité européenne.

Différence de perception

Ce prix est une sorte de culmination de cette tournée qui doit encore amener le président en Russie et en Ukraine, et qui sera sans doute la dernière qu'il entreprend sur le Vieux Continent si l'on exclut toutefois un voyage encore possible en Irlande du Nord. Qu'a fait Bill Clinton pour être ainsi placé dans le sillage de l'empereur Charlemagne? Confronté chez lui à des tenants de l'isolationnisme particulièrement remuants, le président incarne pour les Européens une Amérique moins égoïste. La solidité des relations commerciales ne s'est jamais démentie, pourtant, avec un volume d'échanges économiques entre les Etats-Unis et l'Union européenne qui atteignait l'année dernière les 450 milliards d'euros.

De fait, l'élargissement de l'OTAN à trois pays de l'Est (Hongrie, Pologne et République tchèque) ainsi que l'intervention armée au Kosovo ont donné aux relations transatlantiques version Bill Clinton une forte coloration militaire. Un «rapprochement» paradoxal, d'ailleurs: c'est en effet parce que les Européens se sont rendu compte de leur incapacité à répondre seuls à la crise des Balkans qu'ils ont depuis quelques mois mis les bouchées doubles pour bâtir une défense européenne qui ne dépendrait plus du grand frère américain. «Il n'y a pas de contradiction entre une Europe forte et un lien transatlantique fort», assurait vendredi Bill Clinton dans son discours à Aix-la-Chapelle. Et de fait, aussi bien chez les hommes politiques que chez les militaires américains, c'est là une vision très répandue: défense commune et maintien d'une alliance militaire forte grâce à l'OTAN ne leur paraissent nullement incompatibles, à l'inverse de l'opinion qui prévaut largement chez les responsables européens.

Cette différence de perception, Bill Clinton a pu la mesurer encore lors de sa tournée, sur la question actuellement la plus sensible entre les deux continents: celle d'un système de défense antibalistique, ce «parapluie antimissile» dont veulent se doter les Américains pour se mettre à l'abri du feu nucléaire des Etats «imprévisibles», tels la Corée du Nord ou l'Iran. Ce projet soulève de fortes réticences chez les Européens qui craignent de voir se «découpler» les défenses de l'Ancien Continent et du Nouveau. Bill Clinton leur faisait mercredi une proposition nouvelle: partager entre alliés la technologie nécessaire à la réalisation de ce parapluie. «Il ne serait pas éthique d'agir différemment», a dit le président américain au sommet Europe-Etats-Unis qui s'est tenu à Lisbonne.

Alors que les Etats-Unis sont en année électorale – une période qui se prête à toutes les surenchères –, Bill Clinton n'est cependant pas allé aussi loin que le candidat républicain à la présidence, George W. Bush, qui a déjà proposé, lui, qu'Européens et Américains soient réunis sous un même parapluie stratégique.

Nein allemand

Le chancelier Gerhard Schröder n'a pas tardé à rejeter la proposition du président américain au motif qu'elle ne contre en rien la reprise de la course aux armements que les Européens redoutent en cas de réalisation du système de défense. Mais cette proposition n'est pas perdue pour tout le monde. Vendredi, le président russe, Vladimir Poutine, faisait savoir qu'il était prêt à évoquer avec Clinton… les moyens de se défendre conjointement contre les «Etats voyous», comme le prétend le projet américain. Un tel projet est possible «si nous mettons nos efforts en commun pour neutraliser les menaces contre les Etats-Unis, la Russie, nos alliés en Europe en général», a assuré le chef du Kremlin à la télévision russe, selon l'AFP.

Tous sous le même parapluie, donc. Alors que le président russe tente de se poser en victime de la nouvelle escalade nucléaire, cette proposition vise sans doute à embarrasser davantage un Bill Clinton qui sait désormais le projet bien impopulaire en Europe. «La Russie devrait être une part intégrante de l'Europe, disait-il en recevant le Prix Charlemagne. Ce qui veut dire qu'aucune porte ne doit lui être fermée, ni celle de

l'Union européenne ni celle de l'OTAN.» Aucune, vraiment?