Il figure dans le Guinness Book pour avoir serré le plus de mains en une journée: 13.392 lors de la Foire d'Etat du Nouveau-Mexique en 2002, faisant chuter du même coup le record de Theodore Roosevelt vieux de nonante-quatre ans. Exubérant, chaleureux jusqu'à la caricature, Bill Richardson, 56 ans, est l'Hispanique le plus connu des Etats-Unis après Jennifer Lopez. Moitié Latino par sa mère (Mexicaine), moitié Anglo par son père (New-Yorkais), il est en politique depuis vingt et un ans. Membre du Congrès (1983-1997), il fut le ministre de l'Energie de Bill Clinton, et ambassadeur américain auprès des Nations unies (1997-1998). Elu gouverneur du Nouveau-Mexique en janvier 2002 pour cinq ans, il a refusé au printemps de figurer sur le «ticket» démocrate, ainsi que le lui proposait John Kerry. En juillet, il a dirigé la Convention démocrate à Boston. Depuis, Bill Richardson met toute son énergie au service de la course à la Maison-Blanche du sénateur du Massachusetts, auquel il se fait fort d'apporter la grande majorité des voix hispaniques du pays.

Le Temps: Quelle est l'importance réelle du vote latino dans cette élection?

Bill Richardson: Il sera décisif. Cinq Etats du pays comprennent de très importantes minorités hispaniques. Ce sont le Nouveau-Mexique, l'Arizona, le Colorado, le Nevada et la Floride. Dans chacun de ces Etats, sauf peut-être en Arizona qui semble acquis au président Bush, l'élection va se jouer dans un mouchoir de poche. C'est le vote hispanique qui fera la différence, pour la première fois dans l'histoire de notre pays. Nous assistons à l'avènement d'une force politique majeure en Amérique.

– Mais qu'est-ce qui vous permet de penser que ce vote est automatiquement acquis à John Kerry?

– Je connais bien cette population, j'en fais partie. Mes nombreux contacts m'indiquent que Kerry obtiendra 65 à 70% du vote latino, et Bush 35%. En d'autres termes, si Bush obtient plus de 40% des voix hispaniques, il reste dans le Bureau ovale.

– Concrètement, que faites-vous pour mobiliser cet électorat?

– J'ai mis sur pied une organisation, Moving America Forward, qui a pour objet de conscientiser les Hispaniques, qui votaient très peu jusqu'ici. Nous avons ainsi inscrit 150 000 nouveaux électeurs sur les listes. Neuf sur dix le sont dans les cinq Etats décisifs que je viens de mentionner. Je suppose qu'un sur deux se déplacera vraiment aux urnes, et que, sur ce total, 80% des voix iront à Kerry. Je suis certain que nous allons gagner le Nouveau-Mexique, où la bagarre est très serrée, mais nous allons aussi retourner le Nevada et ses cinq grands électeurs, que Bush avait emporté la dernière fois avec 3,5% d'avance.

– Vous avez été ministre de l'Energie dans l'équipe de Bill Clinton. Quel bilan tirez-vous de la politique énergétique de l'administration Bush?

– Il est catastrophique! Nous dépendons encore davantage des approvisionnements du Moyen-Orient, à commencer par l'Arabie saoudite. Où est notre indépendance énergétique? Au lieu de perpétuer notre soumission à l'OPEP nous devons développer nos partenariats pétroliers sur le continent: au Mexique et au Canada. La brillante action de Bush a permis de battre le record du monde du prix du baril, qui vient de dépasser les 55 dollars. Le gaz et le mazout sont beaucoup plus chers. Et les gens en ont marre de payer leur essence bientôt deux dollars et demi le gallon. Quand John Kerry sera à la Maison-Blanche, nous proposerons une vision énergétique plus cohérente, en favorisant les économies d'énergie et en développant – par des incitations fiscales – les énergies alternatives comme le solaire, le vent, la biomasse ou l'éthanol. Je sais bien que le style de vie américain est particulièrement glouton en pétrole, mais au lieu de le déplorer sans cesse, on pourrait commencer à le faire évoluer par des incitations. Bush n'a rien fait dans ce domaine. Il est obsédé par le pétrole. Sa politique, c'est forer, forer, forer…

– Pourtant le pétrole est important pour le Nouveau-Mexique, qui en produit à l'est de l'Etat sur le grand bassin pétrolifère qui s'étend jusqu'au Texas. Etes-vous opposé à de nouvelles prospections?

– Pas forcément, mais il faut que le respect de l'environnement soit une priorité absolue. Or aujourd'hui, j'ai justement un litige avec le gouvernement, qui vient d'autoriser des forages préparatoires à Otero Mesa, dans le désert de Chihuahua, tout au sud de l'Etat. C'est une zone très sensible écologiquement. Mais ce sont des terres fédérales.

– Cette campagne électorale se termine de façon particulièrement hargneuse. Mais vous en avez sans doute vu d'autres…

– Non. C'est de très loin la campagne la plus méchante et la plus sale à laquelle j'ai assisté. La plus chère aussi.

– Si Kerry l'emporte et qu'il vous propose du travail, vous remontez à Washington?

– Merci. J'ai déjà donné.