Le premier parlement démocratiquement élu depuis plus d’un demi-siècle a commencé de siéger en Birmanie. Vêtus d’orange, les 390 députés de la Ligue nationale pour la démocratie (LND), le parti d’Aung San Suu Kyi arrivé en tête avec 80% des voix aux élections législatives de novembre dernier, ont rejoint lundi l’imposant parlement de la capitale Naypyidaw. «C’est un jour qui fait la fierté de l’histoire politique de notre pays», a déclaré Win Myint, un ancien prisonnier politique qui assume désormais la présidence de la chambre basse.

Aung San Suu Kyi, le prix Nobel de la paix qui a passé quinze ans en résidence surveillée avant d’apporter le triomphe à son camp, s’est pour sa part faite très discrète, s’abstenant de toute déclaration. Elle n’en demeure pas moins à la manœuvre. Ces derniers jours, elle a rencontré une deuxième fois le chef de l’armée, le général Min Aung Hlaing, pour évoquer la présidence qui doit être renouvelée ces prochaines semaines. Celle-ci lui est interdite en raison d’une disposition constitutionnelle qui écarte les candidats à la plus haute fonction de l’Etat ayant des enfants de nationalité étrangère – ce qui est le cas d’Aung San Suu Kyi.

«Au-dessus» du président

Une révision constitutionnelle nécessite l’approbation de 75% des membres du Parlement plus une voix. Un quart des sièges étant réservés à l’armée, les militaires conservent une minorité de blocage. De même que trois ministères clés (l’Intérieur, la Défense et les Frontières) au sein du prochain gouvernement qui entrera en fonction début avril. A défaut de pouvoir faire sauter ce dernier verrou, la Dame de Rangoon, comme est surnommée la leader du LND, prévoit de faire nommer un président faire-valoir, peut-être son propre médecin. Dans tous les cas, elle compte se situer «au-dessus», comme elle le déclarait au lendemain de sa victoire.

La transition démocratique engagée à partir de 2012 par la junte sous la direction de son président Thein Sein entre dans une phase cruciale avec le transfert effectif du pouvoir politique. La tâche sera compliquée pour un parlement et un gouvernement inexpérimenté, composés notamment de médecins, d’enseignants ou de poètes, alors que les attentes pour un changement sont énormes dans un pays seul de 30% des 51 millions d’habitants ont accès à l’électricité.

L’armée en embuscade

Parmi les premiers défis à relever, Aung San Suu Kyi devra instaurer un accord de Paix après la signature d’un accord de cessez-le-feu permanent avec les minorités en rébellion peuplant l’est du pays, des régions riches en pierres précieuses et où la junte comptait développer de grands barrages avec l’aide de la Chine. Le silence du prix Nobel sur le sort réservé à la minorité musulmane Rohingya – pour ne pas s’aliéner le soutien de l’ethnie majoritaire Bamar d’obédience bouddhiste – pourrait par ailleurs devenir problématique aux yeux de la communauté internationale.

Le plus dur sera toutefois de réformer une économie dominée par les intérêts particuliers des militaires. L’armée s’est assurée le contrôle d’une grande partie des ressources naturelles du pays. Aung San Suu Kyi compte attirer les investisseurs étrangers pour aider à la libéralisation du pays, à commencer par le secteur agricole. La Ligue nationale pour la démocratie veut par ailleurs reconstruire l’éducation et la santé, deux secteurs où la Birmanie fait figure de cancre. C’est aussi l’un des pays où le travail des mineurs est le plus répandu.

«Les inquiétudes s’amoncellent»

Ces changements seront d’autant plus difficiles à mettre en œuvre que la fonction publique reste en main du Département de l’administration générale, une institution contrôlée par l’armée, souligne le journal en ligne The Irrawaddy. «Ce département est si puissant que son attitude va déterminer l’étendue de la démocratisation ou de la réforme de la bureaucratie birmane», note Trevor Wilson, l’ancien ambassadeur d’Australie à Naypyidaw.

«Voilà ce pourquoi nous nous sommes battus toutes ces années, expliquait à l’AFP l’analyste politique Khin Zaw Win. Mais maintenant que le moment est venu, les inquiétudes s’amoncellent.»