C’est un cas rare en Asie: un pays qui tente de se réformer politiquement tout en ouvrant son économie. Et dans le cas de la Birmanie, le défi est de taille: cinquante ans de dictature militaire, d’oppression de la population et de politique économique surréaliste ont fait de ce qui était l’une des nations les plus prometteuses d’Asie du Sud-Est dans les années 50, un pays arriéré, avec des ressources humaines laminées et un quart de la population vivant en dessous du seuil de pauvreté. «Ils ont clairement des défis énormes, et pas seulement au niveau des lois», relève Christoph Burgener, ambassadeur de Suisse en Birmanie. «Les infrastructures sont vraiment pitoyables. Et le gouvernement n’a pas non plus la capacité de digérer toutes les demandes des investisseurs.»

Car, comme à chaque fois qu’un pays sort d’une longue léthargie, les investisseurs étrangers en quête d’opportunités se ruent ces derniers mois sur la Birmanie, à tel point qu’il est impossible de trouver une chambre d’hôtel à Rangoon. Pendant vingt-cinq ans, les sanctions économiques imposées par les pays européens et les Etats-Unis ont poussé les autorités birmanes à se tourner vers la Chine et l’Asie du Sud-Est pour développer tant bien que mal l’économie. La levée de la quasi-totalité de ces sanctions dans les derniers mois ouvre ce terrain encore peu défriché aux appétits occidentaux. Mais, bien sûr, rien n’est simple dans un pays où le système bancaire est quasi inexistant, où il n’y a pas d’accès au crédit et où, il y a encore quelques mois, le système de double taux de change (taux officiel 120 fois plus élevé que le taux du marché) tenait plus des fantaisies d’Ubu roi que des consignes du Fonds monétaire international. «Les investisseurs viennent évaluer la situation. Et souvent, ils voient que c’est plus compliqué que ce qu’ils pensaient. Beaucoup attendent que le système bancaire soit prêt», explique Christoph Burgener.

Les péripéties du projet de loi pour les investissements étrangers illustrent la complexité de l’ouverture économique en Birmanie. Un premier projet de loi avait été voté en septembre, mais le président Thein Sein a refusé de le signer, et un second projet, au contenu fort différent, est à l’étude. Un bras de fer se joue ­entre ceux qui profitaient de «l’ancien système» et ceux qui poussent au changement. «Des parlementaires birmans, certains sur les recommandations d’hommes d’affaires locaux influents, avaient adopté des clauses de nature protectionniste dans la première version», indique Romain Caillaud, directeur du bureau Birmanie de la société de conseil Vriens & Partners. Le président trouvait cette version trop défavorable aux investisseurs étrangers. Car les «cronies», les hommes d’affaires liées à l’ancien régime militaire, continuent d’être des acteurs dominants de l’économie birmane. Et même s’ils ont compris qu’ils ne pouvaient pas contrer la vague de changements, ils tentent malgré tout de limiter les impacts négatifs pour eux.

En dehors de ces quelques cronies, de nombreux dirigeants de PME birmanes vont être mis à rude épreuve avec l’arrivée des investisseurs et l’ouverture économique. Un choc inévitable après un demi-siècle de fermeture, qu’ont également connu les pays d’Europe de l’Est après l’effondrement de l’empire soviétique. D’autres dangers peuvent menacer la stabilité économique du pays. Les autorités ont abandonné le système de double taux de change en début d’année et ont laissé flotter le kyat, la monnaie locale. L’arrivée massive de capitaux extérieurs, attirés par les perspectives d’une économie qui se dégèle, pourrait pousser le taux du kyat à la hausse, ce qui compromettrait les exportations. Or le modèle d’économie orientée vers les exportations semble être celui vers lequel s’achemine le pays. Avec la récente levée de l’interdiction d’importer des produits birmans par les Etats-Unis, l’amorce d’une forte croissance grâce à des industries utilisant intensivement de la main-d’œuvre – en tout premier lieu les usines textiles – est tentante. Mais cela suppose une capacité à gérer le niveau du taux de change.

L’économie du pays continue toutefois à reposer en très grande partie sur l’agriculture. En 2007, elle représentait encore 43% du PIB (à comparer avec 6% pour la Thaïlande voisine). Gros producteur de riz, la Birmanie commence à reprendre sa place parmi les premiers exportateurs mondiaux de la céréale. Mais, comme dans les autres pays d’Asie du Sud-Est, très peu de jeunes sont prêts à reprendre la charrue des mains de leurs parents. Et, comme l’a indiqué Aung San Suu Kyi dans son discours devant le Bureau international du travail à Genève en juin dernier, les deux défis de l’ouverture économique sont de permettre de créer des emplois pour les jeunes et d’impulser une croissance équitable. Il faut espérer que la Birmanie ne suive pas la pente désastreuse qu’a dévalée le Cambodge, après son ouverture en 1993, vers une économie construite autour de l’enrichissement d’une petite minorité de gens liés au pouvoir.

Il faut espérer que la Birmanie ne suive pas la pente désastreuse qu’a dévalée le Cambodge

«Le gouvernement n’a pas la capacité de digérer toutes les demandes des investisseurs»