«C’est une vague humaine qui traverse les montagnes à pied vers la frontière avec le Bangladesh.» Chris Lewa, directrice de l’ONG Arakan Project, suit depuis une quinzaine d’années la question des Rohingyas, ces musulmans de l’Etat Rakhine, dans l’ouest de la Birmanie, auxquels les autorités birmanes refusent d’accorder la nationalité. Il assiste aujourd’hui à un exode sans précédent, conséquence d’une vague de représailles de grande ampleur déclenchée par l’armée birmane assistés de villageois bouddhistes. Représailles qui ont elles-mêmes suivi une série d’attaques, survenues le 25 août, pilotées par un groupe rebelle Rohingyas contre une trentaine de postes de police. «Samedi, plus de 90 000 Rohingyas étaient déjà passés au Bangladesh, estime Lewa. Je pense qu’aujourd’hui (lundi), nous allons atteindre les 100 000.»

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Plusieurs jours de marche

Les colonnes de Rohingyas arrivés après plusieurs jours de marche sur la frontière du Bangladesh, épuisés et affamés, certains portant des blessures par balles, décrivent des scènes de violence dans les villages musulmans du nord de l’Etat Rakhine. «Nous avons recueilli de nombreux témoignages et tous concordent. Tous décrivent des actions similaires: villageois brûlés vifs dans des huttes, exécutions et décapitations, destruction systématique des villages», indique Matthew Smith, directeur de l’ONG Fortify Rights qui a passé une semaine sur la frontière entre le Myanmar et le Bangladesh. «Ce que nous voyons est une campagne massive d’exécutions, de destruction des habitations et de déplacements forcés.»

L’Etat Rakhine, peuplé d'une majorité de bouddhistes et d'un peu plus d’un million de Rohingyas musulmans, beaucoup d’entre eux vivant là depuis plusieurs générations, a été depuis le début des années 1990 le lieu de nombreuses vagues de violence, notamment en 1992, en 2012 et en octobre dernier. Mais la plupart des analystes s’accordent pour décrire ce qui s’est passé ces derniers jours comme sans précédent.

Les accusations de Human Rights Watch

L’organisation Human Rights Watch a diffusé des photos satellites montrant un village musulman de 700 maisons dans le nord de l’Etat Rakhine, Chein Khar Li, dont «99 % des habitations ont été incendiées». Selon l’organisation, au moins 17 autres sites ont été partiellement incendiés d’après des relevés satellitaires. «Nous pensons qu’il y a eu beaucoup plus de villages incendiés et que nous les verrons quand les nuages se dissiperont. Les militaires birmans utilisent une stratégie de la terre brûlée. Ils font en sorte d’être sûr que personne ne puisse rester dans ces villages en détruisant tout», affirme Philip Robertson, directeur-adjoint pour l’Asie de Human Rights Watch. Les réfugiés rohingyas parvenus au Bangladesh décrivent comment, dans les heures qui ont suivi les attaques contre les postes de police, des hélicoptères ont lancé des bombes incendiaires sur les habitations. «Le lendemain et le surlendemain des représailles par l’armée, des villageois bouddhistes sont revenus dans les villages musulmans pour ‘terminer le travail’», indique Chris Lewa.

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Outre ces représailles violentes, la situation humanitaire est alarmante, car les organisations humanitaires internationales ont dû suspendre leur assistance aux quelques 80 000 déplacés rohingyas qui vivent dans des camps près de la ville de Sittwe, capitale de l’Etat Rakhine.

Les organisations internationales prise en grippe

Pour les 120 000 déplacés rohingyas dans les camps du nord de l’Etat Rakhine, il n’existe aucun accès humanitaire. Les militaires birmans disent avoir trouvé des sacs de nourriture portant le sigle du Programme Alimentaire Mondial (PAM) dans «un camp d’entrainement rebelle». Il s’en est suivi une campagne gouvernementale de dénigrement des organisations internationales, reprise allègrement par les groupes bouddhistes ultra-nationalistes. En fait, selon des employés d’ONG, des rations alimentaires du PAM auraient été trouvées dans un site dans la forêt où était entreposée de la nourriture, mais sans aucun armement ou aucun signe indiquant qu’il s’agissait d’un camp du groupe rebelle Rohingya ARSA (Armée Rohingya de Salut pour l’Arakan).

Un soulèvement populaire

Les attaques du 25 août, décrites par le pouvoir birman comme des opérations du groupe rebelle, semblent aussi avoir eu plutôt le caractère d’un soulèvement populaire, aiguillonné et piloté par l'ARSA. «Dans certains lieux, les villageois ont reçu l’ordre de s’armer comme ils pouvaient, souvent avec des armes blanches, et d’attaquer certains postes de police vulnérables», indique Chris Lewa. Selon le gouvernement birman, les affrontements ont fait une douzaine de morts du côté des forces de sécurité birmanes et près de 400 du côté des «rebelles» – appellation qui semble donc recouvrir aussi un grand nombre de simples villageois.

Malgré la ligne officielle du gouvernement du Bangladesh selon laquelle la frontière est fermée aux Rohingyas, une grande partie de ceux-ci ont pu en fait la traverser, parfois même aidés par les officiers des douanes du Bangladesh. Mais ce pays, qui a déjà accueilli environ 400 000 Rohingyas depuis 1992  – dont 85 000 depuis octobre dernier –, est mis à rude épreuve, notamment dans la région frontalière de Teknaf, laquelle est désormais un assortiment de camps de réfugiés et de campements improvisés. «Les camps existants sont presque à pleine capacité et le nombre d’arrivants augmente rapidement. Il faut trouver de nouveaux espaces dans les prochains jours», indique Vivian Tan, porte-parole du Haut-Commissariat aux Réfugiés pour l’Asie et le Pacifique.