Paiera? Paiera pas? Ils se trompés tous ceux qui ont pu penser qu'en raison de ses différends avec la France, la Russie suspendrait le dernier versement de 400 millions de dollars d'indemnisation au titre des emprunts russes jamais remboursés depuis nonante ans: un communiqué du Ministère français de l'économie et des finances confirmait, vendredi matin, que le versement avait bel et bien été effectué.

C'est tout cela de gagné dans une conjoncture embarrassante pour Paris, installé depuis plusieurs mois dans une bisbille qui n'en finit pas avec Moscou. Elle est de deux ordres. Politique d'abord, depuis que la France, à la différence de ses partenaires européens, ne s'est pas gênée de demander, en Tchétchénie, «l'arrêt immédiat des opérations militaires» et de la répression des civils, ainsi que l'accès des lieux aux humanitaires.

La Russie, au surplus, est très remontée contre la presse française, qui a rendu compte des horreurs dont se rend coupable l'armée. Le froid entre le Kremlin et Paris a pris un tour personnel: c'est le président Chirac, très en pointe sur la Tchétchénie au sommet de l'OSCE d'Istanbul en décembre dernier, qui est la cible du dédain diplomatique du nouveau président russe. De tous les pays industrialisés, la France est la seule à ne pas avoir pu recevoir Vladimir Poutine en visite officielle. Les deux hommes battent froid: on l'a encore vu au sommet du G8 à Okinawa. Pourtant, face à la mauvaise humeur russe, la France n'est pas restée inactive: au G8, précisément, on l'a vue très en pointe dans l'approbation des réformes menées par le nouveau gouvernement russe pour consolider l'Etat russe, pour le rendre plus efficace et gagner le statut d'Etat de droit.

Autre «cactus»: le différend juridico-financier qui oppose l'Etat russe au groupe suisse Noga, et dont l'Hexagone est le théâtre. Depuis qu'un tribunal commercial siégeant à Stockholm a reconnu que Moscou était tenu de rembourser une dette de 450 millions de FF, les avocats du groupe suisse poursuivent par tous les moyens leur débiteur. Y compris par les voies les plus inédites. Dont la saisie, finalement levée par le Tribunal de Brest, d'un navire-école, le Sedov.

Diplomates au régime sévère

Reste l'étrange théâtre de l'ambassade de Russie, dont Noga a demandé – et obtenu – la saisie des comptes. Depuis des semaines, les diplomates sont au régime sévère: leurs salaires sont versés, mais l'ambassade est gênée aux entournures: on doit renoncer à certains déplacements. Pas question d'acheter de nouvelles voitures, pleurent les diplomates en poste.

Dans ce qui ne devrait être qu'une querelle juridique, totalement étrangère à la politique extérieure de la France, Moscou menace. Non pas la société Noga, son adversaire. Mais l'Etat français. A trois jours d'une décision attendue de la Cour d'appel de Paris, lundi prochain, le Ministère russe des affaires étrangères a signifié vendredi à la France qu'il serait «inacceptable» que le gel des comptes bancaires de l'ambassade «traîne en longueur».

Apparemment, le gouvernement n'a pas à intervenir dans ce conflit. Mais les avocats du groupe suisse ne se font pas faute de remarquer que le gouvernement Jospin, dans l'affaire, n'est nullement neutre: comment se fait-il que le procureur, lors de l'audience sur le navire Sedov, ait pris une position aussi ouvertement prorusse, quand on sait les liens qui subsistent encore entre procureurs et ministère? Pourquoi le Ministère des transports s'est-il senti tenu de donner, le jugement à peine rendu, des consignes – «une interprétation», disent les services de Jean-Claude Gayssot – permettant au navire d'échapper au recours que les avocats avaient tenté, en vain, de déposer auprès du Tribunal de Rennes? Et, même si le Quai d'Orsay se défend d'outrepasser son rôle, pourquoi juge-t-il nécessaire d'assurer une aide juridique à l'ambassade de Russie? Comme pour donner raison à Noga, le Ministère russe des affaires étrangères vient de remercier la France pour «le règlement favorable du problème du voilier Sedov».