En temps normal, l'article ci-dessous aurait dû être signé par notre correspondant en Algérie, Christian Lecomte. Mais celui-ci s'est vu notifier hier à 14 heures par le Ministère de l'information algérien l'interdiction absolue de couvrir l'événement sous quelque forme que ce soit, sous peine de radiation de son accréditation permanente, voire d'expulsion du pays. Cette mesure de censure s'applique à l'ensemble des correspondants en poste à Alger, aux envoyés spéciaux venus couvrir la libération des deux dirigeants de l'ex-FIS, ainsi qu'à la presse locale. LT

L'adage est connu: les événements sans images n'existent pas. Le pouvoir algérien l'a mis en œuvre avec vigueur, mercredi, en interdisant à la presse étrangère et algérienne de relater la libération d'Ali Belhadj et d'Abassi Madani, les deux leaders historiques du Front islamique du salut (FIS). Motif invoqué: les deux hommes, qui viennent de purger une peine de douze ans de prison pour «atteinte à la sûreté de l'Etat et à l'économie nationale», sont interdits de «toute activité politique» pour une durée de cinq ans. Les correspondants étrangers sur place et les agences de presse ont été priés de faire profil bas, tandis que les journalistes dépêchés à Alger pour la circonstance ont été consignés dans leur hôtel sur ordre du Ministère de la communication (sic), qui leur a formellement interdit tout contact avec les deux hommes.

Reporters sans frontières (RSF) a vivement dénoncé cette «censure» «choquante et quasi inédite». «Seuls des régimes comme la Chine ou la Birmanie ont tenté d'imposer un black-out sur des événements précis tels que l'arrestation de la Prix Nobel de la paix Aung San Suu Kyi, en mai 2003, ou encore l'épidémie de SRAS de janvier à avril 2003», a commenté Robert Ménard, son secrétaire général, dans un communiqué. «Les mises en garde téléphoniques du Ministère algérien de la communication, les menaces de retrait d'accréditation pour les journalistes étrangers sont des méthodes d'intimidation grossières et archaïques.»

Cette mesure draconienne trahit l'embarras des autorités d'Alger devant le retour à la lumière des deux hommes à l'origine du déchaînement de violence qu'a connu le pays au cours des années 90. Autant le personnage d'Abassi Madani, ancien numéro 1 d'un FIS depuis longtemps dissous, inquiète peu, autant la fougue en apparence encore intacte de Belhadj donne l'impression que la page sanglante de ces années de plomb algériennes n'est pas complètement tournée. Aujourd'hui âgé de 72 ans, le premier était maintenu depuis 1997 en résidence surveillée dans le quartier de Belcourt à Alger et semble avoir accepté le profil bas imposé par les autorités. Sur le site internet du mouvement, le vieux leader barbu avait appelé ses partisans à «ne rien organiser» pour sa libération.

Belhadj, en revanche, âgé de

47 ans et qui était maintenu au secret, s'est permis quelques déclarations à la signification politique évidente peu de temps avant sa sortie de la prison de Blida, située au sud d'Alger. De retour dans son quartier de Kouba, dans la capitale, il a appelé la dizaine de sympathisants à «tenir bon», leur assurant qu'il les retrouverait «bientôt», selon une dépêche de l'Agence France Presse émise depuis Paris. Vêtu d'une djellaba grise et coiffé de la toque blanche traditionnelle des islamistes, il a également fait une halte devant le siège de la télévision d'Etat, où il avait été arrêté en juin 1991. Et dans un geste de provocation, celui qui a gagné le surnom de «Savonarole algérien» a réclamé ce droit de réponse qui lui avait été refusé il y a douze ans.