Au lendemain des pannes de courant qui ont pris ces lundi et mardi une ampleur inédite (360 millions puis 670 millions d’Indiens sans électricité), la population indienne urbaine et éduquée est sous le choc: «Superpower India, RIP», titrait mercredi The Economic Times (800 000 acheteurs indiens), cependant que Delhi offrait le spectacle politique étonnant d’un ministre de l’Energie promu – en pleine panne – ministre de l’Intérieur! «Nous n’avons pas été très fin sur ce coup, nous confiait un diplomate indien, cette nomination attendue aurait pu attendre un jour ou deux.»

L’orgueil blessé de l’Inde se consolera avec l’annonce d’une nouvelle mission spatiale en 2013 ­vers Mars. Mais dans l’arrière-pays – ainsi que dans les couloirs de l’Autorité centrale de l’électricité (CEA) –, le «game over» de ce début de semaine ne pouvait guère surprendre, et les raisons en sont bien connues: une mousson moins importante que d’habitude a pour effet de déforcer le réseau hydro­électrique (14,9% du potentiel indien) mais surtout de contraindre les agriculteurs à puiser davantage d’eau et plus profondément, d’où une consommation électrique accrue. Par ailleurs, si les Indiens sont habitués à la chaleur, une vague de chaleur humide a frappé le nord et la capitale, déclenchant les conditionnements d’air. C’est au nord que le premier réseau électrique a disjoncté, entraînant les autres dans son sillage.

Mais ce ne sont là que des données de circonstances. Aucun réseau n’aurait flanché sans un déficit structurel de production (hors heures de pointe) de 12%. Les fondamentaux de cette disette électrique résident dans un défaut d’investissement (il manque jusqu’à 1000 GW), un taux inouï de déperditions et fraudes (34% de la production), une surdépendance à l’énergie thermique (80,8%) au­jour­d’hui handicapée par son impact environnemental, et enfin, un retard historique de la filière nucléaire. Seul bon point: la progression étonnante des filières d’énergies renouvelables, notamment les fermes à éoliennes installées sur la côte ouest, et dont la capacité dépasse désormais la totalité du potentiel d’un pays comme l’Autriche.

Dilemmes

A cela s’ajoute un autre dilemme: dans un pays dont la croissance du PIB s’essouffle (6,5% en 2011-2012, mais 2,85% seulement pour l’agriculture et l’industrie), est-ce la capacité globale de production qu’il faut accroître en priorité, ou est-ce la couverture du réseau? Pour mémoire, 300 millions d’Indiens – un quart de la population – n’ont toujours pas accès à l’électricité.

«Parfois, l’énergie n’arrive pas en bout de ligne parce que la déperdition est trop importante sur le réseau», relève notre diplomate indien, démontrant ainsi que la puissance et la qualité du réseau sont deux réalités partiellement liées. Parce qu’une lutte efficace contre les fraudes et déperdi­tions techniques peut lui faire récupé­­rer respectivement 5 et 15% de la ­production électrique, l’Inde a entamé un vaste programme de remplacement des compteurs ménagers, désormais digitaux et anti-fraude. L’opération de mise à niveau concerne aujourd’hui les villes.

Si le secteur a été assaini en scindant production, distribution et facturation, il reste à admettre les défauts du parc de production. Trop thermique, le parc souffre d’un approvisionnement aléatoire en charbon (en volume comme en qualité, note la CEA) mais surtout en gaz: le manque de gaz est responsable à lui seul de près d’un tiers des sous-performances du parc indien. Pour autant que tel doive être le choix de l’Inde, la construction de nouvelles unités thermiques est de toute façon handicapée par une exigence populaire de réduction de la charge environnementale. Trop peu nucléaire (3,7% du parc actuel), l’Inde se rêve alimentée en énergie atomique et elle y voit un avenir électrique tout tracé: jusqu’à 25%. Mais est-ce tenable? «Un parc atomique à hauteur de 10 à 12%» serait déjà une réussite, susurre-t-on.