Tony Blair tient sa revanche. Moins de dix-huit mois après son départ forcé de Downing Street, l'ancien premier ministre voit tous ses proches conseillers rappelés par Gordon Brown. Le plus spectaculaire a été la nomination de Peter Mandelson au poste de ministre de l'Industrie il y a deux semaines. L'homme est pourtant l'ennemi juré de Gordon Brown, depuis qu'il a soutenu Tony Blair en 1994 pour prendre la direction du parti. Pire, Peter Mandelson est la caricature de la dérive des années Blair: homme des coups tordus, excellent manipulateur de médias, aimant se faire inviter par de riches milliardaires sur leur yacht privé...

Solidarité familiale

Cette nomination en dit long sur le désespoir politique de Gordon Brown. Si ce dernier connaît un vrai rebond grâce à sa réaction face à la crise financière (LT du 14.10.2008), il n'en reste pas moins très en retard dans les sondages, avec une dizaine de points à rattraper sur les conservateurs. «Quand les temps sont durs, les familles se rassemblent et c'est ce que nous (les travaillistes) faisons», résume Peter Mandelson. Preuve cependant que les allégeances ont la vie dure, le nouveau ministre de l'Industrie n'a accepté sa nomination... qu'après avoir obtenu l'approbation de Tony Blair lui-même.

Mais le retour des blairistes ne s'arrête pas là. L'autre symbole des années Blair, Alastair Campbell, le fameux «spin doctor», est de retour. Certes, il n'a pas l'omniprésence d'antan, n'assiste pas aux conseils des ministres et ne passe plus son temps à «briefer» en catimini les journalistes. Mais il est de plus en plus souvent consulté par Gordon Brown sur la stratégie à suivre.

Lors de la conférence annuelle du Parti travailliste fin septembre, il a lancé avec John Prescott, ancien vice-premier ministre et autre proche de Tony Blair, une grande campagne pour que les travaillistes remportent un quatrième mandat d'affilée. Le succès a été immédiat: presque tous les participants portaient au revers de leur veste un autocollant «Go 4th». Et ce n'est peut-être qu'un début. Dans une intéressante interview la semaine dernière au New Statesman, un hebdomadaire de gauche, Alastair Campbell faisait la liste des anciens «dinosaures» qui pourraient être rappelés: «John Prescott, John Reid, David Blunkett, Charles Clarke (ndlr: ces trois derniers sont d'anciens ministres de l'Intérieur)». Le recensement peut continuer encore longtemps, reproduisant peu ou prou l'ancien Conseil des ministres de Tony Blair.

Peter Mandelson controversé

Pour Gordon Brown, l'appel à la garde rapprochée de son ancien adversaire est un virage à 180 degrés. Lors de sa nomination à Downing Street, il avait voulu prouver qu'il marquait une rupture en s'entourant de collaborateurs aussi jeunes que fidèles. Mais ces jeunes loups peu habitués aux feux de la rampe ont connu des débuts difficiles.

Le retour des blairistes n'en reste pas moins une stratégie à hauts risques. Peter Mandelson, en particulier, a déjà été forcé à deux reprises à la démission du gouvernement, la première fois pour avoir reçu un prêt sans intérêt d'un ministre millionnaire, la deuxième fois suite à une histoire d'aide à des hommes d'affaires indiens pour obtenir la nationalité britannique.

Quitte ou double

Depuis son retour au gouvernement, il a déjà attiré la controverse. D'une part, il va continuer à recevoir un salaire de Bruxelles - où il exerçait comme commissaire européen au Commerce avant sa nomination - pendant trois ans, en plus de ses revenus de ministre. D'autre part, ses relations étroites avec Oleg Deripaska pourraient le rattraper. Le milliardaire russe, qui a fait fortune dans l'aluminium, a une réputation sulfureuse et les Etats-Unis lui ont refusé un visa en 2006. Peter Mandelson n'est accusé d'aucune action illégale, mais leurs dîners réguliers font mauvais genre. Gordon Brown sait cependant qu'il n'a pas grand-chose à perdre. Au pire, il en revient au point où il en était il y a deux mois. Au mieux, il réussit un retour miraculeux. Avec le rappel des blairistes, il joue son sort à quitte ou double.