C’est une expédition de fouilles pas comme les autres: elle doit restaurer le prestige de la Russie. Depuis le 15 août, 50 militaires exhument le charnier de Sandarmokh, dans le grand nord russe, pour y trouver les dépouilles de centaines de héros assassinés par l’armée finlandaise durant la «Grande Guerre patriotique» (nom officiel de la Seconde Guerre mondiale) et confirmer ainsi l’hypothèse de deux historiens se basant sur des documents, classés secrets, du FSB.

La réalité incite pourtant moins au patriotisme qu’au recueillement. La tourbe humide de Sandarmokh recouvre des quantités de restes humains. Mais ce sont des civils liquidés sur ordre de Staline. Découvert en 1997 par l’historien Iouri Dmitriev, le charnier est la dernière demeure de 6100 personnes (selon l’ONG Memorial, qui a établi leurs identités) fusillées à cet endroit en 1937-1938 par le NKVD, ancêtre du FSB. L’ampleur de Sandarmokh en fait l’un des lieux emblématiques de la Grande Terreur.

Ces fouilles, menées à un rythme stakhanoviste (11 corps déjà exhumés), ulcèrent les défenseurs de la mémoire des répressions politiques. «Quand je suis venue observer une fosse tout juste creusée, ils me sont tombés dessus avec des questions: combien on vous paie, c’est Memorial qui vous envoie? Pour combien êtes-vous prête à vendre votre partie», raconte Ekaterina Klodt, la fille de Iouri Dmitriev. L’historien est emprisonné depuis deux ans sous l’accusation infamante de pédophilie, dans une affaire dénoncée comme fabriquée et politique par de nombreuses figures de l’opposition démocratique.

L’image de la Russie

Son amie l’historienne Irina Flige met en doute les capacités de l’influente «Société historico-militaire russe» (acronyme russe: RVIO), dirigeant l’opération, à mener des fouilles archéologiques. «Ils sont incapables de délimiter une zone de fouilles. Ils se contentent de mesurer les restes humains sans chercher à établir l’identité des morts. D’ailleurs, ils ne peuvent pas avancer un seul nom. Nous pouvons prouver à qui appartient chaque reste, par contre, nous ne cherchons pas à prouver qui n’est pas enterré ici», pourfend l’historienne, qui a participé aux premières fouilles de Sandarmokh.

Bien que Sandarmokh soit un lieu protégé, rien n’arrête la RVIO. La société est présidée par le ministre russe de la Culture Vladimir Medinsky. L’ordre de mission de Sandarmokh vient du Ministère de la culture, dans des termes clairs. «Les spéculations sur le charnier de Sandarmokh portent tort à l’image internationale de la Russie, […] renforce dans l’opinion un sentiment de culpabilité injustifié à l’égard des soi-disant réprimés et […] devient un facteur de consolidation des forces antigouvernementales en Russie», écrit le vice-ministre Sergueï Soloviev dans la lettre adressée à la RVIO. «L’idée d’un charnier Sandarmokh contenant les dépouilles de victimes de répressions politiques est activement utilisée par certains pays dans des buts propagandistes et destructifs dans la sphère de la conscience historique», conclut cette missive confidentielle rendue publique par le journal Novaya Gazeta.

Une sacralisation du pouvoir

La RVIO a l’habitude de frapper fort. En 2017, elle s’était attiré les foudres de Varsovie en installant des stands en hommage aux soldats de l’Armée rouge morts en Pologne sur le charnier de Katyn, où 22 000 officiers polonais ont été massacrés en 1940 sur ordre de Staline. La priorité déclarée de la RVIO consiste à «soutenir les recherches et l’immortalisation de la mémoire des guerriers tombés en protégeant leur patrie». Dans les faits, elle cultive la sacralisation du pouvoir, exprimé à travers des statues élevées à tous les dirigeants du pays, y compris les plus sanguinaires. Une grande statue d’Ivan le Terrible ainsi qu’un buste de Staline se dressent devant le siège de la RVIO à Moscou. Cette machine à couler du bronze et à fabriquer des héros à la chaîne paraît déterminée à ensevelir la mémoire des victimes de la répression politique. L’opposition russe – toujours réprimée – sait à quoi s’en tenir.