Blasphème contre liberté d’expression

Le camp palestinien d’Aïn el-Héloué, à Saïda dans le sud du Liban, a accueilli la nouvelle de la tuerie de Charlie Hebdo par des tirs de joie. Cette liesse scandaleuse, qu’explique la forte présence de groupuscules islamistes radicaux, n’est représentative ni de l’attitude des sunnites libanais, ni de celle du monde arabo-musulman, qui ont dans leur ensemble condamné la tuerie parisienne, en exprimant toutefois des réticences sur les limites de la liberté de la presse. Dans le monde musulman, l’affaire des caricatures de Mahomet a laissé des traces. Mercredi, les tueurs ont agi, prétendument, pour «venger le Prophète» et «tuer Charlie Hebdo».

La satire et l’islam ne font pas bon ménage et encore moins lorsqu’il s’agit de représentations – ou pire de caricatures – du prophète Mahomet. Bien des musulmans pratiquants se sentent outragés par le blasphème et y voient même une limite stricte à la liberté d’expression. Tous les ans depuis 1999, les 57 pays de l’Organisation de la conférence islamique (OCI) tentent d’imposer au Conseil des droits de l’homme de l’ONU que la diffamation des religions, c’est-à-dire le blasphème dans son sens le plus large, soit considérée comme un crime au même titre que l’incitation à la haine raciale.

Le Coran n’interdit pas explicitement les images du Prophète, mais plusieurs hadiths (paroles et actions attribuées au Prophète) prohibent la figuration. Le Coran n’est d’ailleurs jamais illustré. L’explication traditionnelle est que de telles images encouragent l’idolâtrie, une croyance qui s’enracinerait dans la période préislamique. Mais l’islam n’est pas le seul monothéisme qui craint les images: le judaïsme et le christianisme (les iconoclastes, par exemple) ont à certaines époques condamné et même brûlé les images.

Pour les salafistes, dont la doctrine remonte aux premiers temps de l’hégire, le tabou est des plus stricts. Les djihadistes appartiennent pour leur majorité à cette mouvance salafiste et, selon eux, blasphémateurs et apostats doivent absolument périr. Ils puisent une de leurs justifications dans le takfirisme, une doctrine ancienne qui est réapparue dans les années 1970 en Egypte. Cette croyance repose sur la conviction que l’affaiblissement de la communauté des croyants (l’oumma) découle en partie des erreurs des musulmans eux-mêmes. D’où le raccourci: le musulman qui ne suit pas scrupuleusement le dogme est un mécréant. Takfiri signifie d’ailleurs littéralement «excommunication», une menace constamment brandie par les djihadistes.

Le premier idéologue d’Al-Qaida et bras droit d’Oussama ben Laden, l’Egyptien Ayman al-Zawahiri, ainsi que Tahir Yaldeshiv et Cheikh Essa, membres de l’état-major d’Al-Qaida, se revendiquent du takfirisme. La doctrine a ensuite prospéré en Irak après l’invasion américaine et inspiré Abou Moussab al-Zarkaoui, responsable d’Al-Qaida dans ce pays, tué le 7 juin 2006.

Les djihadistes, qu’ils se revendiquent ou pas du takfirisme, poursuivent des buts multiples: combattre un «Occident» considéré comme impie et jeter les bases d’un califat islamique qui imposerait aux fidèles la discipline la plus stricte. Les chiites, les modérés ou les réformateurs ne peuvent y avoir de place et doivent donc être combattus comme les non-musulmans. Dans cette guerre chimérique, les djihadistes se donnent un rôle messianique. Ils ont fait de la lutte à mort contre tous ceux qu’ils considèrent comme des blasphémateurs leur étendard.

Charlie Hebdo avait publié dès février 2006 des caricatures de Mahomet. Puis, malgré les menaces, l’hebdomadaire a publié en novembre 2011 un numéro spécial, le Charia Hebdo . Ces coups de boutoir contre l’intolérance ont valu à Charb et à son équipe de figurer sur la liste noire d’Al-Qaida.

La lutte à mortcontre les blasphémateurs est leur étendard