«Les hôpitaux ont cessé de soigner les Libyens, à l’exception des urgences et de ceux qui peuvent payer en liquide et en avance», confie Awni Bashir, directeur de l’hôpital Shmeisani et de l’Association des hôpitaux privés de Jordanie. «C’est une situation très difficile pour les patients, en particulier pour les personnes qui suivent de longs traitements comme ceux contre le cancer.» Au cours des six derniers mois, près de 52 000 patients libyens se sont fait soigner dans le royaume hachémite. La majorité d’entre eux ont été blessés durant la révolte qui a renversé Mouammar Kadhafi l’année dernière. Ils seraient encore 15 000 à bénéficier de tels soins.

Depuis 2006, la Jordanie s’est spécialisée dans le tourisme médical. Elle offre à des dizaines de milliers de personnes des soins de chirurgie esthétique, neurologique, des greffes d’organes, des traitements pour la fertilité, des soins contre le cancer ou encore des soins orthopédiques. Selon l’Oxford Business Group, cette industrie contribuerait à 4% du produit intérieur brut (PIB), soit un revenu d’environ 1 milliard de dollars par an.

Pénurie de places

Mais le flot de victimes de la révolution libyenne a fait des ravages dans le secteur. «Chaque semaine, dix-huit avions atterrissaient sur le sol jordanien, avec à bord en majorité des Libyens qui se dirigeaient directement dans nos hôpitaux, mettant ainsi une pression considérable sur notre système de santé», explique Ahmad Rajaei al-Hiari, à la tête de la Direction du tourisme médical. Désormais, il y a une réelle pénurie de places pour les patients jordaniens. A tel point que les hôpitaux privés ont été forcés de laisser vacants 10% des lits d’urgence pour leurs ressortissants.

«Je peux à nouveau bouger ma jambe, merci Dieu tout-puissant», se réjouit Faraj Fakhri, les yeux rivés sur sa jambe tapissée de cicatrices. En pleine révolution libyenne, sa voiture a été victime d’une violente attaque, alors qu’il se dirigeait d’Ajdabiya, dans l’est de la Libye, à Benghazi, épicentre de la rébellion. Son véhicule a été anéanti et son corps criblé de balles. L’ancien combattant rebelle a déjà subi deux opérations et attend trois nouvelles interventions à l’hôpital Shmeisani à Amman. «Je suis venu en Jordanie pour être opéré, car la Libye ne dispose pas des équipements médicaux nécessaires, surtout dans la situation actuelle.»

60 millions de dollars versés

Assis dans la même chambre, Omar Hajj a lui aussi été touché aux jambes. «Sans la bonté du médecin, on ne m’aurait pas opéré. Malgré mes terribles souffrances, les hôpitaux ont refusé de me soigner, car les Libyens comme moi n’avons pas les moyens de payer nos soins», raconte l’homme de 70 ans.

Mais le problème ne se limite pas aux hôpitaux. Ce sont toutes les installations touristiques – hôtels, restaurants et services de location de voitures – qui sont mises à mal par les frais impayés par les patients libyens. Certains hôtels refusent des clients à moins qu’ils payent en avance, d’autres leur ordonnent de quitter leur chambre, à moins qu’ils ne règlent leurs factures en liquide et dans la semaine.

L’ardoise laissée pour «les frais médicaux et les factures d’hébergement non réglées» s’élèverait à 200 millions de dollars, de quoi aiguiser les tensions entre Amman et Tripoli. A la mi-avril, la Jordanie a réclamé 140 millions de dollars à la Libye pour avoir soigné ses ressortissants dans les hôpitaux du pays. En réponse, le nouveau gouvernement libyen a fait un versement de 60 millions de dollars au royaume en assurant qu’ils allaient rembourser le reste rapidement. Un engagement qui reste pour l’instant lettre morte.

Une brigade armée a pris d’assaut lundi l’aéroport de Tripoli, la capitale libyenne, avec des chars et des véhicules armés bloquant totalement le trafic aérien, au lendemain de l’enlèvement de son chef dans des circonstances mystérieuses, a-t-on appris de sources concordantes. (AFP)