Rudy Giuliani n’est plus le seul à endosser le costume du «méchant». Depuis samedi, un autre avocat ultra-conservateur est venu renforcer l’ancien maire de New York, comme commandant en chef du «blitz» juridique dont Donald Trump continue de menacer les autorités électorales de plusieurs Etats américains.

David Bossie est un juriste aussi engagé que redouté. Son collectif «Citizens United» a, depuis quatre ans, multiplié les actions légales pour combattre certaines législations en vigueur (sur le port et les ventes d’armes en particulier) et lutter contre ceux qui voudraient limiter le déferlement d’argent privé dans les campagnes électorales américaines. Bossie a enrôlé, en Pennsylvanie, un autre avocat devenu la bête noire des juges de la Cour Suprême d’Harrisburg, la capitale de l’Etat: Thomas Breth. Problème: le coup de tonnerre que le trio voulait faire éclater au-dessus des urnes samedi midi, lors d’une conférence de presse à Philadelphie, a été complètement évincé par l’annonce, presque à la même heure, de la victoire de Joe Biden après avoir remporté au moins 279 grands électeurs. Un résumé de la mission presque impossible qui les attend.

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Donald Trump a pourtant de nouveau exhorté ses troupes à combattre. «Le simple fait est que cette élection est loin d’être terminée, claironne son communiqué publié samedi, environ une heure après la consécration de son adversaire par les médias. Joe Biden n’a été certifié vainqueur d’aucun Etat, et encore moins d’un des Etats très contestés qui se dirigent vers un recomptage obligatoire, ou d’Etats où notre campagne fait l’objet de contestations judiciaires valables et légitimes qui pourraient déterminer le vainqueur final. En Pennsylvanie, par exemple, nos observateurs juridiques n’ont pas été autorisés à avoir un accès significatif pour observer le processus de comptage. Ce sont les votes légaux qui décident qui est président, et non les médias d’information. A partir de lundi, notre campagne poursuivra cela devant les tribunaux pour s’assurer que les lois électorales ont été pleinement respectées.»

«Blitz contre la fraude»

De fait: les fronts juridiques restent multiples pour ce que le président sortant aime nommer son «blitz contre la fraude». Au Nevada, où le candidat démocrate l’a emporté avec 20 000 voix d’avance, l’équipe Trump affirme que 3062 électeurs non enregistrés ont pu voter. En Arizona, plusieurs plaintes d’électeurs républicains dénoncent les machines utilisées pour voter, qui n’auraient pas bien reconnu leurs suffrages. En Géorgie, un témoin prétend que 53 bulletins ont été rajoutés dans le comté de Chatham. Un recomptage des voix dans ces Etats n’est donc pas exclu. «Blitz»? La plupart des commentateurs, y compris des juristes spécialisés dans le droit électoral, doutent en revanche de l’impact de ces attaques: «Il n’y a pas eu de fraude rampante et massive. Aucun juge intègre ne peut nier cette évidence», ripostait samedi dans le New York Times le professeur John Mark Hansen de l’Université de Chicago.

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Donald Trump a-t-il conscience de ce mur contre lequel ses obus juridiques risquent de s’écraser sans rien détruire d’autre que sa réputation? A ce stade, la réponse semble être non, tant son vocabulaire est devenu belliqueux vis-à-vis de l’Etat qui, selon lui, est à l’origine de ce «vol» électoral: la Pennsylvanie, forte de 20 électeurs qui lui étaient indispensables pour être réélu. A Philadelphie samedi, Rudy Giuliani s’est présenté devant les journalistes avec plusieurs observateurs du Parti républicain qui affirment avoir été tenus à l’écart du dépouillement. C’est en outre ici, dans cet Etat, que Trump fait la distinction depuis la fermeture des bureaux de vote «physiques» le mardi 3 novembre à 20 heures, entre les bulletins «légaux» – ceux déposés dans les urnes ce jour-là – et les bulletins «illégaux», envoyés par correspondance comme la loi de l’Etat le permet pourtant.

2,5 millions de «mail-in votes»

Sur le papier, l’enjeu est de taille: 2,5 millions d’électeurs ont choisi d’adresser leurs bulletins par la poste (mail-in votes), ou de le déposer dans les lieux prévus à cet effet (en général les tribunaux des comtés), sur 6,7 millions de suffrages exprimés. Sauf que, là aussi, rien n’est sorti pour l’heure du «blitz». Au Centre des congrès de Philadelphie, lieu de rassemblement de ces bulletins, les 60 observateurs de chaque parti ont finalement été autorisés à se rapprocher à 6 pieds (1,8 mètre) des scrutateurs chargés d’ouvrir les enveloppes reçues jusqu’à vendredi soir, date limite légale. La commission électorale a aussi accepté de revoir 1076 bulletins figurant parmi un stock de 40 000 livrés par la poste jeudi, et entreposés dans un centre de tri de Pennsylvanie. Sans entraver, jusqu’à ces dernières heures, la finalisation du dépouillement.  Faille de taille dans le bloc républicain, l'ex candidat à la présidentielle de 2012, le Sénateur Mitt Romney, a d'ailleurs confirmé dimanche « ne pas avoir eu connaissance de fraudes».

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Reste l’espoir du «blitz» parfait: une intervention de la Cour suprême fédérale qui, jugeant inconstitutionnelle une mesure électorale d’un des Etats poursuivis par l’équipe du président sortant (s’y ajoutent l’Arizona et le Michigan) déciderait de suspendre leur décompte et donc leurs résultats. Donald Trump ne cesse de brandir cette menace. Sans que rien de concret ne vienne jusque-là l’étayer. Vendredi, le juge conservateur Samuel Alito – nommé par George W. Bush en 2005 – a simplement demandé à la Cour suprême de Pennsylvanie de s’assurer que les bulletins par correspondance reçus après le jour du vote aient bien été séparés du reste, en cas de litiges. Une mesure que la commission électorale de l’Etat avait déjà prise. Persuadée, justement, qu’elle subirait un assaut juridique du camp Trump.

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