Le «bloc en béton» des défenseurs de la révolution chaviste

Venezuela Malgré les pénuries, les aides sociales valent au pouvoir le soutien indéfectible d’un quart de l’électorat

C’est avec fierté que Yordana monte les volées de marches qui mènent à son nouvel appartement, dans le centre de Caracas. Les rambardes manquent, les murs sont encore de ciment nu, mais peu importe: «C’est grand et c’est à nous», commente-t-elle devant un portrait peint du défunt président socialiste Hugo Chavez (1999-2013). Elle fait partie de la cinquantaine de groupes de «pionniers» mal-logés qui, un peu partout au Venezuela, ont débusqué des terrains inoccupés pour y construire des bâtiments avec l’aide financière et technique de l’Etat. «Ici, nous avons tous transporté des briques, coulé du ciment… Et nous appuyons tous la révolution!»

Montrer «patte rouge»

Un «socle de 20 à 25% de l’électorat, dur comme du béton», selon le sociologue Emiliano Terán, soutient le président Nicolas Maduro, héritier de Chavez, contre vents et marées. Par-delà les pénuries d’aliments et de médicaments, qu’ils attribuent à une «guerre économique» des milieux économiques, par-delà l’inflation annuelle de 68% et la corruption, ils défendent les acquis de seize ans de «révolution». Le manque de charisme du chef de l’Etat, souvent gaffeur, ne les affecte pas. «La droite lui a fait une guerre incroyable», le défend un militant de son Parti socialiste unifié vénézuélien, sur un coin de la place centrale Bolivar où les «chavistes» tiennent une sorte de permanence à ciel ouvert. Il a résisté «aux complots impérialistes des Etats-Unis et des apatrides», assure-t-il en répétant les discours officiels.

Malgré la récession qui frappe le pays pétrolier, les bénéficiaires de la révolution se comptent toujours par bataillons. Outre Yordana et les «pionniers» autogestionnaires, 700 000 familles ont reçu un toit totalement gratuit dans tout le pays. Les grands bâtiments de la «Mission Logement», aux mosaïques bleues, exhibent leurs slogans socialistes tant dans les quartiers pauvres qu’au cœur des secteurs aisés. Comme tous les Vénézuéliens, leurs habitants profitent des centres de santé gratuits, aux soins généralement dispensés par des médecins cubains. Peu importe que des médicaments viennent à manquer: «Ma mère a été hospitalisée ici-même, nous avons juste dû sortir sa carte d’identité», se félicite Julio Pineda, qui tient un petit restaurant, devant un de ces dispensaires. A ses côtés, son épouse est toujours aussi surprise de percevoir sa retraite ponctuellement. «Avant Chavez, il fallait faire un scandale tous les mois!»

Dans les quartiers populaires, les plus convaincus se sont organisés en Communes, sorte de fédérations de conseils de quartiers aux pouvoirs étendus, qui négocient des aides directement avec le pouvoir central – à condition de montrer «patte rouge» et convictions socialistes. «Nous avons organisé un marché avec 70 tonnes d’aliments que nous a envoyés le gouvernement la semaine dernière», illustre Cruz Madrid, membre d’un de ces organismes dans l’ouest de la capitale. Avec ces produits aux prix régulés, peu importe qu’il n’y ait que du poulet et pas de bœuf, ou inversement suivant les semaines: «Personne ne meurt de faim, ce gouvernement nous traite mieux que bien d’autres avant lui», salue un vendeur ambulant de café, dans le quartier Veintitrés de Enero, bastion populaire chaviste. Là, les barres de HLM ont été rénovées, des adultes finissent leur scolarité dans des cours du soir, les enfants courent sur des terrains neufs…

De nombreuses failles

Mais même dans ces fiefs socialistes, les failles se multiplient. Au pied d’une tour, la supérette est fermée depuis des mois, faute d’approvisionnement; non loin, une habitante rentre bredouille d’une journée de recherches de médicaments rares. «Je commence à être fatiguée par tant de promesses», lâche Laura Ramirez, femme de ménage, qui attend depuis des mois un relogement dans la «Misión Vivienda». Ailleurs, un retraité amer avoue s’être «mis en retrait» du chavisme. «Comment se fait-il que des fermes qui produisaient de tout avant d’être nationalisées soient aujourd’hui en friche?», observe-t-il. Ni lui, ni la femme de ménage ne se sentent proches de la droite morcelée, qui progresse dans les sondages. Mais lors des législatives prévues à la fin de l’année, ils comptent bien «rester à la maison». «Les coups de masse s’accumulent sur le socle de béton, avertit Emiliano Terán. Nul ne sait jusqu’à quand il tiendra.»