Pour un anniversaire, le cadeau est méchant. Né en 1991 au terme d’une douloureuse gestation, le Bloc québécois, parti souverainiste siégeant au parlement fédéral d’Ottawa, a connu un revers historique lors des élections législatives anticipées, lundi dernier (voir la Toile francophone du 1er avril). Sa députation est passée de 47 à quatre sièges. «[Cet] effondrement du Bloc québécois est l’événement de ces élections», relevait le correspondant du Temps à Montréal mercredi. Gilles Duceppes, le président du parti, a immédiatement démissionné.

Dans un commentaire, le Journal de Montréal parle d’un «séisme». «Le Bloc […] est mort. On ne retrouvera même pas le corps. Il nous a globalement bien servis, mais il vivait sur du temps emprunté et la reconnaissance n’existe pas en politique. Le PQ [Parti québécois, formation souverainiste de la Province] peut oublier tout de suite sa «gouvernance souverainiste» et ses fantasmes référendaires. Il ne devrait même pas exclure qu’une collection de nobodys vienne le balayer lui aussi.»

Jean Charest, le premier ministre, qui milita pour le «non» lors du dernier référendum en 1995, s’est pourtant montré prudent. L’agence QMI raconte: «Sobre dans ses commentaires sur les résultats électoraux, le premier ministre du Québec, Jean Charest, a affirmé mardi que la question de la souveraineté sera désormais débattue exclusivement à l’Assemblée nationale et non plus à Ottawa. […] «La souveraineté est le choix légitime de bon nombre de Québécois. Je le reconnais et je le respecte. Ce choix se fera au Québec», a analysé le premier ministre.»

Dans un éditorial publié mercredi, Le Devoir, plutôt indépendantiste, fait justement allusion aux propos du chef du gouvernement: «La première question venant à l’esprit de plusieurs, surtout au Canada anglais, a trait à la souveraineté. On voit dans l’élimination virtuelle du Bloc son rejet par les Québécois. On applaudit. Affaire classée! Le premier ministre Jean Charest a spontanément mis en garde ceux-là hier. Il sait mieux que quiconque qu’il ne faut rien tenir pour acquis.»

Dont acte, ou presque. Faut-il enterrer le rêve de souveraineté sur la scène mondiale? Un blogueur d’Actualité.com répond «non!» avec vigueur. «Les Québécois ont mis un terme, ce lundi, à une phase politique longue de 20 ans», relève Jean-François Lisée, ajoutant: «Ils ont décidé de tourner le dos à une stratégie: parler à Ottawa de sa propre voix, peser sur les décisions lorsqu’on avait la balance du pouvoir, ne pas diluer sa force dans des arbitrages au sein d’un parti dominé par le Canada anglais.»

Malgré l’effondrement du nombre de sièges à Ottawa, l’idée souverainiste demeure forte à Québec, et ne baisse pas dans les sondages, relève le commentateur. Evoquant de probables élections dans la Province en 2013, il estime ainsi: «Si le Parti québécois remporte le pouvoir, cela signifie qu’il trouvera devant lui, deux ans après son élection, une échéance électorale fédérale. Pourrait-il être utile, dans les efforts de gouvernance souverainiste ou de marche vers la souveraineté, d’utiliser cette échéance comme un tremplin, un rebond, un écho de la volonté québécoise?».

L’affaire se révèle toutefois subtile, car si les Québécois ont snobé le BQ – dont le reste du programme est de type social-démocrate –, ils ont plébiscité le Parti néo-démocrate (NPD), de gauche. L’autre vainqueur des élections, si l’on peut dire, les conservateurs du sortant Stephen Harper ayant désormais obtenu ce qu’il leur manquait, une majorité.

Avec l’écroulement d’une autre parti, les libéraux, le NPD s’impose comme l’opposition officielle. Or, il n’est nulle part ailleurs plus populaire… qu’au Québec, où il a raflé 58 sièges sur les 75 attribués à la Province. Sur l’axe d’un vote de gauche, «les électeurs ont fini par préférer l’original à la copie», relève Mathieu Bock-Côté, chargé de cours en sociologie à l’Université du Québec à Montréal, cité par Cyberpresse. Pour cet analyste, «la question nationale ne disparaît pas. Elle se reconduit même dans de nouveaux paramètres avec un NPD à majorité québécoise devenant l’opposition officielle canadienne. La contradiction Canada-Québec est toujours visible. Le «moment NPD» ouvre un nouveau contexte forçant les souverainistes à faire preuve d’imagination stratégique. Il n’est pas certain que cette nouvelle donne soit à leur désavantage.»

L’éditorial du Devoir fait écho: «Certes, ce sont des souverainistes qui ont élu les 58 néodémocrates du Québec. Ils n’ont pas pour autant rejeté par ce geste la souveraineté. Ce sujet n’a été abordé qu’incidemment durant la campagne électorale. Tout simplement, la proposition néodémocrate leur est apparue comme une voie intéressante pour sortir de l’immobilisme qui caractérise la politique québécoise à tous les niveaux, y compris sur la question nationale, où ils ont accepté d’explorer à nouveau la voie du fédéralisme renouvelé. C’est là une autre manifestation de la traditionnelle ambivalence de Québécois disposés à donner une nouvelle chance au Canada, mais qui reviennent immanquablement à la voie de la souveraineté devant le refus du Canada de traduire en gestes concrets la reconnaissance du Québec comme nation.»

Le portail de médias Cyberpresse accueille en outre une observation de Richard Vigneault, consultant en communication et membre du think tank sur le fédéralisme l’Idée fédérale. Il relève: «On aurait tort de croire que c’est la fin de l’option souverainiste. Ses adeptes vont naturellement serrer les rangs derrière le PQ de Pauline Marois. Ils devront toutefois se rendre compte que ces élections révèlent que les valeurs des Québécois sont loin d’être aussi éloignées de celles de beaucoup d’autres Canadiens et que le statut politique du Québec ne fait plus partie des priorités d’une grande majorité de Québécois.»

Et plus loin, ce qui a valeur de conclusion: «Deux visions très tranchées de ce que devrait être le Canada idéal vont se faire face. Nous sommes devant deux Canada!»