«Pas de bloc sino-russe»

L’économiste français a titré son rapport Cyclope 2014 sur les matières premières (Ed. Economica) «Dans le rêve du pavillon rouge», formule inspirée d’un roman populaire chinois.

Le Temps: Les accrochages en mer de Chine ont pour origine des forages pétroliers. Surprenant? Philippe Chalmin: En 2013, la Chine est devenue la première puissance commerciale mondiale, devant les Etats-Unis. Résultat: son appétit en matières premières est énorme. C’est vrai pour les hydrocarbures, comme le montrent ces forages ou le récent accord gazier entre Pékin et Moscou. C’est aussi vrai pour d’autres ressources naturelles ou denrées alimentaires sous haute tension. La Chine est aujourd’hui le premier importateur mondial de produits laitiers et le deuxième importateur mondial de viande bovine. Et je ne listerai pas ici la quantité de minerais ou de métaux précieux dont les cours sont indexés sur la demande chinoise. Plus le monde dépend de la Chine, plus les tensions augmentent.

– Ces tensions sont économiques. Peuvent-elles conduire à des affrontements?

– Le fait que les marchés de matières premières soient totalement conditionnés par la croissance chinoise est, en soi, anxiogène. Or, qui dit anxiété dit tensions, donc risques de confrontation. L’idée que la Chine puisse connaître une crise fait paniquer. L’une des fragilités de la place de Singapour, rivale déclarée de Genève pour le négoce des matières premières, est d’ailleurs sa proximité avec la Chine.

– Quelle analyse faites-vous du contrat gazier signé le 21 mai par Vladimir Poutine à Pékin?

– Il faut faire la différence entre l’appétit chinois pour le pétrole en mer de Chine et la volonté de Pékin de profiter de la crise actuelle entre l’Europe et la Russie. Il s’agit là d’un accord commercial classique, même s’il aura des conséquences stratégiques. Grâce à cet accord de 400 milliards de dollars signé pour une durée de trente ans, la Chine offre à la Russie un nouveau débouché. Des infrastructures seront construites en direction de l’Extrême-Orient. C’est un signal politique fort. Mais il n’y a pas de bloc sino-russe.

– Quid des autres pays émergents? Leur concurrence avec la Chine va-t-elle s’exacerber?

– Ce qui me frappe, dans le cas des cinq grands «émergents» du G20 que sont l’Indonésie, l’Inde, le Brésil, l’Afrique du Sud et la Turquie, c’est plutôt leur vulnérabilité. Les économistes les nomment d’ailleurs de plus en plus souvent les «Fragile Five». Tous ont des problèmes, y compris en matière de sécurité alimentaire. Les dirigeants chinois, dans ce contexte, n’ont pas intérêt à effrayer leurs voisins par une affirmation trop forte de leur puissance.