Au milieu de la nuit de jeudi à vendredi, tous les fournisseurs d’accès internet égyptiens ont bloqué leurs services sur ordre du régime. Presque simultanément, les compagnies gérant le trafic internet depuis et à destination de l’Egypte ont empêché tout accès au Web. La téléphonie mobile a aussi été coupée. L’opposition qui utilise massivement les réseaux sociaux et le microblogging pour s’organiser s’en trouve affaiblie. Plus d’e-mails, plus de SMS ou de Twitter. Dans les maisons, les cafés Internet, les banques, les ministères, les ambassades, les écrans sont restés désespérément vides.

D’autres Etats ont pratiqué le filtrage de sites internet sensibles. L’accès à Facebook a été parfois bloqué, comme en Iran en 2009, ou plus récemment en Tunisie il y a quelques semaines. Mais la radicalité du geste de cette nuit est sans précédent: l’Egypte s’est tout simplement coupée du monde numérique. Un cas d’école dans la cyberguerre menée par les régimes autoritaires.

Comment est-ce possible?

Comment les autorités ont-elles réalisé ce qui semblait inimaginable? Il y a deux façons de prendre le contrôle d’Internet. La première consiste à bloquer l’accès à certains sites comme YouTube et Google. C’est l’exemple récent de la Russie et de la Chine. La deuxième vise à perturber la structure même d’Internet, soit en prenant le contrôle du trafic, ou plus radicalement, en le bloquant.

Internet est construit comme un vaste réseau de tuyauterie d’arrosage. Il irrigue les pays du monde entier et permet aux 75% d’Egyptiens qui ont une connexion internet de surfer sur le Web. Vendredi matin, les autorités égyptiennes ont simplement coupé l’arrivée d’eau. En quelques heures seulement, après avoir ordonné aux fournisseurs d’accès internet d’interrompre l’accès aux protocoles DNS, qui font correspondre un nom de domaine (letemps.ch par exemple) avec une adresse IP (le numéro internet d’un utilisateur comme il existe des numéros de téléphone).

Dans un deuxième temps, le gouvernement a demandé la coupure du protocole BGP, qui indique quelles adresses IP sont utilisées par les fournisseurs d’accès. Résultat immédiat? Les ordinateurs égyptiens ne peuvent plus naviguer dans le cyberespace. Autre conséquence, les sites en .eg (l’extension web pour l’Egypte) ne sont plus visibles des internautes étrangers. Seul le fournisseur d’accès NOOR de la bourse égyptienne était encore connecté au réseau. L’alternative pour communiquer? La téléphonie mobile et la connexion à Internet par satellite. Mais le régime aurait aussi brouillé les antennes relais dans les grandes villes du pays.

Les routes du Web

Internet est composé d’un ensemble de réseaux mondialement interconnectés. Dans le monde réel, nous empruntons des voies de communication plus ou moins rapides pour nous rendre d’un point A à un point B. Dans le cyberespace, l’information transite de la même manière. Elle emprunte l’un des 330 000 protocoles de routage, c’est-à-dire le chemin sélectionné dans un réseau pour se connecter à un autre et acheminer l’information. Ce sont des voies de communication plus ou moins rapides qui conditionnent le trafic sur le Web. Au même titre que pour un véhicule, il existe des routes secondaires, des principales, et des autoroutes. Ces voies rapides de communication sont appelées dorsales Internet. Ce sont de longs câbles terrestres ou sous-marins, constitués principalement de fibre optique. Chaque dorsale gère le trafic internet de son propre tronçon. Pour commuter sur une autre dorsale, l’information transite via des points d’accès réseaux et continue sa route. Ces accords d’échange de trafic entre plusieurs fournisseurs ne font généralement pas l’objet d’une régulation par une autorité centrale. En Egypte, oui. Vendredi, les autorités du pays ont pu ainsi bloquer la zone de transit internet pour son territoire.