«Si cela n’avait tenu qu’à moi, Israël n’aurait rien envoyé de l’autre côté tant que Gilad Shalit [ndlr: le soldat retenu en otage à Gaza depuis 2006] n’a pas été libéré.» Mardi matin, Yoram Sasso a livré une pleine cargaison de planches sur l’aire de triage du point de passage de Karni, une gare routière par laquelle d’importantes quantités de produits israéliens pénètrent de nouveau dans la bande de Gaza. Mais le cœur n’y était pas et le chauffeur fustigeait les dirigeants israéliens «qui se sont encore laissés attendrir par les pressions internationales». «Le Hamas nous a eu à l’usure et nous allons le payer cher», fulminait-il.

Derrière son camion, on comptait une bonne cinquantaine de semi-remorques transportant des mangues, des œufs, des melons, des prunes, du gravier, des œufs, des chaises en plastique, des produits laitiers et même des sous-vêtements affriolants importés de Chine.

Tony Blair sur place

D’Erez à Soufa en passant par Keren Shalom, tous les points de passage vers Gaza sont donc entrouverts depuis deux jours. Mais dans un seul sens: de l’Etat hébreu vers l’enclave palestinienne et non l’inverse. Selon le porte-parole de Tsahal (l’armée), du matériel destiné à la construction de 150 maisons à Khan Younes (un projet financé par la communauté internationale) aurait été envoyé dans l’enclave dès lundi. La même source affirme par ailleurs que 4000 tonnes de biens divers ont été transférées en deux jours, mais ces informations sont difficilement vérifiables.

Entouré d’une nuée de gardes du corps, l’émissaire du Quartette pour le Proche-Orient Tony Blair s’est en tout cas déplacé sur le terrain pour vérifier que le gouvernement israélien tient sa promesse. Il s’est montré d’autant plus satisfait que les procédures administratives ont été allégées même si l’inspection des marchandises reste pointilleux, voire paranoïaque.

Grosso modo, les chauffeurs attendent de une à deux heures avant de décharger leur cargaison, car le flux vers l’enclave palestinienne a augmenté de 30% en deux heures. Une fois contrôlées, les marchandises sont envoyées de l’autre côté à travers un sas de transit. Les soldats et les fonctionnaires israéliens chargés des contrôles n’ont donc aucun contact avec leurs homologues du Hamas censés réceptionner les colis.

En attendant l’ichour (autorisation) donnée par l’armée, les chauffeurs patientent dans leur cabine climatisée. Certains de ceux qui avaient travaillé avec des importateurs gazaouis avant le déclenchement de l’embargo de 2007 reprennent contact par téléphone. «Tu es content de retrouver de bons produits? a ainsi demandé le chauffeur Moshé Ohayon à Omar Rantissi, un homme d’affaires palestinien dont les entrepôts ont été pulvérisés durant l’opération «Plomb durci» de janvier 2009. «Les marchandises israéliennes sont plus chères que celles provenant d’Inde ou d’Egypte et qui transitaient par les tunnels, lui a répondu ce dernier. Ici, les magasins débordent de marchandises, mais les gens n’ont pas d’argent pour les acheter parce qu’il n’y a pas de travail.»

«De la poudre aux yeux»

Des propos semblables à ceux de Samy Shabi, un autre homme d’affaires gazaoui joint par téléphone. «Au lieu de confitures, vous devriez nous envoyer du travail pour nous permettre de vivre dignement. Israël a peut-être allégé son blocus, mais il nous interdit toujours de quitter Gaza, nous restons prisonniers.»

Quant aux sympathisants du Hamas, ils promettent que «le combat pour la libération de la Palestine ne s’arrêtera pas en échange de quelques flacons de ketchup». «Israël jette de la poudre aux yeux du monde», nous a déclaré l’un d’entre eux joint par téléphone. «Même si on nous envoie des vivres plus fraîches, l’accès à la mer nous est encore interdit et nous continuons de vivre en prison». Ils promettent donc que d’autres «flottilles de la liberté» appareilleront pour la bande de Gaza dans les jours à venir et que le petit port de Gaza-City «sera prochainement désenclavé».