La récréation est-elle terminée pour les «lanceurs d’alerte», ces internautes parfois influents, journalistes pour certains, qui ont contribué à démasquer plusieurs officiels corrompus ces derniers mois? Plusieurs de ceux qui avaient cru leur croisade cautionnée par l’appel du président, Xi Jinping, à n’épargner ni «les mouches» ni «les tigres» (petits et grands fonctionnaires) dans la chasse à la corruption sont aujour­d’hui cloués au pilori.

«Fabrication d’informations»

C’est le cas de Zhou Lubao, dont nous avions recueilli le récit au téléphone alors qu’il enquêtait en février sur le maire de Lanzhou, la capitale de la province du Gansu. Ce jeune VRP en électroménager de 28 ans se disait alors confiant dans le «pouvoir de l’opinion publique» et la «force des lois». Détenu en secret depuis début août, il est soupçonné de «chantage» et de «fabrication d’informations au sujet d’une attaque terroriste», a annoncé, dimanche dernier, le Ministère de la sécurité publique.

Plusieurs journalistes ont également été arrêtés, dont, le 23 août, Liu Hu, un reporter d’un média cantonais qui avait exposé sur le site de microblogs Weibo un cas de corruption impliquant l’actuel vice-ministre de l’Industrie et du commerce à l’époque où celui-ci était vice-maire de Chongqing. Les médias les plus alignés sur le pouvoir, qui s’étaient pourtant enflammés au début de l’année pour l’arme anticorruption que constituaient le Twitter chinois et la «nouvelle ère des lanceurs d’alerte», lynchent désormais dans leurs pages les «colporteurs de rumeurs».

Un autre type de gibier est dans la ligne de mire du pouvoir: ceux que les internautes chinois appellent les «Big V», parce que leur identité est «vérifiée» et qu’ils sont célèbres. Ces microblogueurs mul­timillionnaires en nombre d’abonnés, issus des milieux intellectuels, mais aussi du show-business ou des milieux d’affaires, affichent de plus en plus ouvertement des positions critiques à l’égard du système et se font les avocats, à demi-mot, d’une libéralisation du régime.

L’arrestation, le vendredi 23 août, de l’un d’entre eux, Charles Xue, un lanceur de start-up sexagénaire connu dans la blogo­sphère sous le pseudonyme de Xue Manzi, pour sollicitation de prostituée à Pékin, a suscité de très vifs débats en raison de l’extraordinaire retentissement autorisé autour de l’affaire dans les médias officiels. Charles Xue, qui a la nationalité américaine, professe des idées politiques progressistes.

Pires craintes

Il faut dire que les Big V avaient été conviés le 10 août à un séminaire sur la «responsabilité sociale des célébrités d’Internet», organisé par le Bureau d’Etat de l’information et d’Internet, le bras gouvernemental de la propagande. Il s’agissait, a rapporté la presse, d’un échange de vues sur les limites à ne pas dépasser dans les discussions au sujet des lois, du système politique socialiste, sur la moralité, les intérêts de l’Etat…

L’éditorial du Huanqiu Shibao (Global Times) sur l’affaire Xue a confirmé les pires craintes des internautes: «L’arrestation de Xue est une piqûre de rappel pour les leaders d’opinion», a titré le 26 août le quotidien, proche des factions conservatrices du Parti communiste chinois (PCC), fustigeant ces personnes «dopées à la confrontation politique» et qui «feraient mieux d’avoir une conscience propre».

Cette chasse aux sorcières a indigné Cai Xia, une professeure du département d’études pour la construction du parti à l’Ecole centrale du PCC. Mme Xia a pris position dans une tribune publiée par Gongshiwang («Le réseau du consensus»), un site lié aux cercles dits libéraux, contre l’arrestation de Xue Manzi et la campagne de propagande envers les «colporteurs de rumeurs», les attribuant aux «manipulations d’une minorité de gens puissants» qui se cachent derrière «l’autorité de l’Etat» mais se livrent à des «abus de pouvoir criants».

Bref, les luttes de pouvoir dans les coulisses du PCC sont visiblement de retour à l’approche du grand rendez-vous politique de l’automne, le troisième plénum du congrès du PCC, en novembre.