Plusieurs milliers de personnes vont descendre ce mardi dans les rues de Derry, retraçant les pas sanglants des manifestants trente-huit ans auparavant. Les familles des victimes et les sympathisants vont défiler une nouvelle fois – une dernière fois –, suivant à midi sur des écrans géants l’événement attendu depuis si longtemps: la remise du rapport sur «Bloody Sunday», cette tache dans l’histoire britannique.

Le 30 janvier 1972, l’armée britannique ouvre le feu sur une manifestation républicaine en faveur des droits civils à Derry (Londonderry selon le nom britannique). Treize personnes sont tuées, une quatorzième meurt quelques mois plus tard. A l’époque, l’armée affirme que les manifestants étaient armés, et qu’elle avait visé des cibles légitimes.

L’événement est un tournant: l’IRA gagne immédiatement en popularité. Stormont, l’assemblée nord-irlandaise en place depuis les années 1920, est suspendue deux mois plus tard. Londres prend le contrôle direct de la région, et les «troubles» connaissent leur pire période. L’assemblée ne sera réinstaurée qu’en 1998, et elle n’a retrouvé tous ses pouvoirs (y compris de police) que cette année.

Douze années d’enquête

La chanson du groupe irlandais U2, Sunday Bloody Sunday, au début des années 1980, achèvera de donner à l’événement une portée symbolique. Preuve enfin de l’extrême sensibilité du sujet encore aujourd’hui, Martin McGuinness, l’actuel vice-premier ministre, était un dirigeant de l’IRA à Derry au moment du Bloody Sunday.

Après douze années d’enquête qui ont coûté plus de 300 millions de francs, Lord Mark Saville va enfin rendre son rapport. Celui-ci, selon une fuite révélée par le Guardian la semaine dernière, devrait conclure que les soldats ont agi de manière illégale. Théoriquement, cela pourrait mener à des poursuites en justice. Trente-huit ans après la tragédie, cela risque toutefois d’être très difficile à mettre en place.

La conclusion du rapport dépasse cependant très largement la question judiciaire. Du point de vue des républicains nord-irlandais, elle devrait effacer la tentative de «blanchiment» du rapport Widgery, réalisé dès avril 1972. Celui-ci avait conclu que l’armée avait certes agi «à la limite de l’imprudence», mais qu’elle n’avait fait que répliquer à des tirs la visant. Il refusait donc toute responsabilité des soldats présents.

Pour les familles des victimes, c’était le début d’une très longue campagne pour demander justice. Fin 1997, celles-ci ont remis au gouvernement irlandais un épais rapport rempli de témoignages jusqu’alors ignorés, prouvant que l’armée avait tiré à bout portant sur la foule. C’est cela qui a poussé Tony Blair à lancer une enquête indépendante début 1998. Ce geste faisait partie des négociations de l’ancien premier ministre britannique, menant quelques mois plus tard à l’accord historique du Vendredi Saint, premier pas vers la paix.

Victimes non armées

Depuis, Lord Mark Saville préside à ce rapport. Il a compilé 2500 déclarations, fait témoigner 922 personnes, écouté 121 cassettes audio et 110 cassettes vidéo. Des complications juridiques – les soldats refusaient notamment d’être entendus en Irlande du Nord, forçant l’enquête à se déplacer à Londres – couplées à l’énorme travail de documentation ont fait traîner son travail sur douze ans, ce qui lui vaut de nombreuses critiques. Son travail a déjà forcé l’armée à changer sa version. Celle-ci reconnaît désormais que les victimes n’étaient pas armées. Les conclusions définitives du rapport sont attendues par tout un peuple.