Depuis l’accord migratoire entre l’Union européenne et Ankara, il y a presqu’un an, les portes se sont fermées pour les réfugiés syriens et Izmir, troisième ville de Turquie, se transforme en goulet d’étranglement. Si le gouvernement décidait de rouvrir ses frontières, l’exode pourrait être immédiat.

On devine encore les traces sur la terre sèche. Des sillons profonds de dix centimètres sur lesquels reposaient les tentes. En relevant la tête, on en devine jusqu’au terrain vague en contrebas qui sépare la campagne des premières maisons en brique de la ville de Torbali. Seules rescapées du camp, trois familles dans une maison délabrée.

Adna, mère de quatre enfants, raconte: «La police a donné trois jours aux 120 familles pour trouver un appartement en ville. En cas de refus, ils sont reconduits à la frontière.» Depuis le début de la guerre en Syrie, la région égéenne, à l’ouest de la Turquie, attire les réfugiés comme un aimant. Izmir, la troisième plus grande ville de Turquie, en est le fer de lance économique. A l’intérieur des terres, des villes en développement attirent une main-d’œuvre bon marché.

Autour des villages, des champs à perte de vue fendus par de grands axes routiers. C’est dans ce décor que des dizaines de milliers de réfugiés syriens se sont progressivement installés dans des camps. Les tentes qu’ils construisent ont une surface d’environ vingt mètres carrés. Elles sont équipées d’un fourneau et leur sol est tapissé. Le confort est rudimentaire, mais cette habitation délimite un espace privé. Idéalement, les réfugiés s’installent près d’un fermier pour lequel ils travaillent.

Poussés vers les centres urbains

Aujourd’hui, cette fragile implantation est mise en danger. Ahmed, travailleur humanitaire, explique: «La mairie dit vouloir nettoyer la région pour la saison touristique, même si les plages sont à deux heures de route. Jusqu’ici, environ dix camps ont été évacués et ça va continuer.» En 2014, cet homme longiligne quittait Homs où il était responsable d’un projet pour le géant pétrolier russe Gazprom. Dans sa tête, il a fini par troquer le réseau de gazoducs du Moyen-Orient pour une cartographie des camps de réfugiés de la région.

«Entre les villes de Torbali et Salihli, il y a environ 100 000 réfugiés qui vivent dans des camps, raconte Ahmed. Ceux qui sont évacués rejoignent d’autres camps et continuent de jouer au chat et à la souris avec la police. D’autres retournent à Sanliurfa proche de la frontière syrienne. Mais la majorité se débrouille pour louer un appartement à plusieurs familles», raconte-t-il. Pour empêcher les mouvements en sens inverse, les autorités interdisent aux fermiers de laisser se développer à nouveau la construction de camps à proximité de leurs champs.

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Dans le quartier en face du terrain vague, on rencontre Ibrahim, 42 ans. Assise avec lui sur une devanture en béton, sa mère porte sur son visage des tatouages chaouis qui rappellent leurs origines kurdes. Avec trois autres membres de la famille, ils ont quitté les camps il y a un an pour rejoindre la périphérie de Torbali. Sur le toit de sa maison, Ibrahim a tendu une bâche bleue, élément principal de son ancienne tente. Le toit fuit et cet hiver, avec la neige, l’eau s’est infiltrée. «Pour obtenir cette maison, nous avons dû passer par une agence. C’est elle qui en fixe le prix.» Au total, avec l’électricité et l’eau, les frais fixes de la famille s’élèvent à 750 lires mensuelles, soit environ 200 euros. Ibrahim se lance dans un rapide calcul: «Ce mois-ci, il va nous manquer 50 lires.» Loin des champs, le travail se fait plus rare. «Pas sûr que l’on puisse rester ici encore très longtemps.»

Un quartier syrien en ébullition

Autre option, rejoindre Basmane, quartier syrien d’Izmir. En l’espace de cinq ans, cette ville côtière est devenue la base arrière de la migration clandestine pour l’Europe via les îles grecques de la mer Egée. Ahmed en connaît les moindres contours. Dans une boutique de la «rue syrienne», il achète des Gauloises bon marché qui transitent par la Syrie. En marchant, il se remémore le contexte de son arrivée. «Il y avait un flux continu de migrants qui passaient pour rejoindre l’Europe.» Depuis l’accord entre l’UE et la Turquie, les vannes se sont fermées et Basmane se transforme en goulet d’étranglement.

Autrefois à l’abandon, ce quartier héberge aujourd’hui plus de 70 000 réfugiés. Les loyers se situent entre 300 et 700 lires turques (80 à 180 euros). A travail égal, un Syrien touche entre 30 et 60 lires par jour alors qu’un Turc en touche le double, voire le triple.

En prenant la rue Anafartalar, on s’élève sur les hauteurs d’une colline coiffée tout là-haut par des minarets. On s’engouffre par de petites ruelles étroites, terrain de jeu de centaines d’enfants qui n’ont plus qu’à tuer le temps. Combien de réfugiés pourraient encore se concentrer dans cette portion de la ville? Les chiffres de l’asile en Turquie donnent le vertige. En 2014, la Turquie prenait la place du Pakistan et devenait le pays hôte avec le plus grand nombre de réfugiés. Alors qu’il n’était pas dans les dix premiers du classement avant la guerre en Syrie, aujourd’hui, selon les chiffres du Haut-Commissariat des Nations unies pour les réfugiés (HCR), elle a dépassé le chiffre des 2,5 millions de réfugiés sur son territoire.

«Les commerces vont ressortir les gilets»

Dans un coin de la cuisine d’Ahmed, un amas de bouteilles en plastique vides. Avant de les jeter, il en récupère les gouttes restantes qu’il transvase dans une fontaine à eau. «Dans notre monde, chaque sous compte», lance-t-il. En Syrie, son nom est dans les papiers du régime. Détenteur d’informations confidentielles sur le marché du pétrole, il est impensable pour lui de faire marche arrière. «Aujourd’hui, ce sont des Iraniens qui habitent dans mon quartier à Homs. Comme sunnite, je ne pourrai jamais y remettre les pieds.» Sur le site internet du HCR, il vérifie l’état de sa procédure d’asile. Avec un code, il accède à son dossier. Depuis sept mois, la case «Destination» reste immanquablement vide. En pointant du doigt un paragraphe, il lit à voix haute: «La relocalisation peut prendre plusieurs années.»

A Basmane, Ahmed est un privilégié. Sa maîtrise de l’anglais et sa débrouillardise lui permettent de s’en sortir. Protégé par le HCR, il finira par quitter la Turquie. Mais combien sont-ils qui n’ont pas cette chance? «Des millions!» lâche-t-il. La porte de l’appartement s’ouvre. Les deux enfants d’Ahmed rentrent de l’école. Après une rafale de bisous, il conclut: «Si Erdogan ouvre les vannes, tout le monde est prêt. Les commerces vont ressortir les gilets de sauvetage et les passeurs reprendront leur business.»