Dans quelle langue s’exprimer? A Bruxelles, les journalistes francophones sont tous amenés, un jour ou l’autre, à s’interroger. D’abord parce que les salles de presse de la Commission européenne, tout comme celle du Conseil ou du Parlement, sont dominées par leurs collègues anglophones. Ensuite parce que leurs interlocuteurs, diplomates ou ministres, sont de moins en moins nombreux à manier la langue de Molière. Implacable loi non écrite: pour obtenir une réponse claire, et vite, mieux vaut l’anglais…

Ce réflexe, évidemment, est combattu. Souvent calés sur les mêmes travées, les journalistes français font de la résistance. Avec, comme cibles, quelques personnalités clefs non francophones des institutions communautaires, comme la nouvelle haute représentante pour les Affaires étrangères de l’UE, Catherine Ash­ton. Nommée en novembre, l’ex- commissaire britannique au Commerce, aujourd’hui voix de l’Union dans le monde, n’est pas capable d’aligner deux phrases correctes en français, et ne semble pas s’en inquiéter outre mesure. Son entourage ayant annoncé qu’elle devait suivre, près d’Avignon, de studieuses vacances linguistiques cet été, la cheffe de la diplomatie européenne s’est ensuite rétractée. Et dans son cabinet, plusieurs de ses conseillers ne sont pas francophones.

La capitulation du français

Un tournant? Plus que cela, une tendance lourde. Depuis l’intégration en 1995 dans l’UE de la Suède, de la Finlande et de l’Autriche, puis le grand élargissement de 2004, le Français est sur la défensive à Bruxelles. Le rouleau compresseur anglophone écrase tout sur son passage. Avec chiffres à l’appui: une étude a montré que sur plus de 200 élus des nouveaux Etats membres qui participent aux séances plénières du Parlement européen, 82% d’entre eux parlent l’anglais, 14% l’allemand et seulement 4% le français. «Ne pas parler l’anglais est une tare, ne pas parler français est presque normal» se lamentait avant son départ l’ancien commissaire européen aux Affaires sociales, le Tchèque Vladimir Spidla, bilingue en allemand et très bon francophone.

A la tête de l’UE, le président de la Commission Européenne José Manuel Barroso et celui du Conseil, Herman Van Rompuy, sont des exceptions. Le premier parle français, anglais, espagnol en plus de son portugais natal. Le second s’exprime au choix en néerlandais, en français, en anglais et en allemand. Mais au-delà? Pour le correspondant de Libération Jean Quatremer, dont le blog francophone «Les coulisses de Bruxelles» est l’une des sources d’information communautaire les plus courues, le verdict est rendu: «On note bien ici ou là quelques îlots de résistance (comme à la Cour de justice de l’UE, basée à Luxembourg, où le français est la langue des délibérations) écrivait-il récemment. Mais la capitulation sans condition finale ne fait guère de doute. Désormais, les documents en français de la Commission représentent moins de 20% des textes, le reste étant en anglais.»

Et les francophones assiégés d’asséner des faits: la Banque Centrale Européenne ne travaille par exemple qu’en anglais. Tandis que sur ses 35 porte-parole, celle-ci ne compte que cinq francophones d’origine. Lesquels doivent impérativement pouvoir aussi répondre et travailler… en anglais!