Les inégalités sociales que Desmond Tutu espérait abolir n’ont pas diminué depuis la fin de l’apartheid, il suffit de mettre les pieds dans un township comme celui d’Alexandra à Johannesburg pour s’en rendre compte. C’est dans ce lieu surpeuplé et insalubre qu’a grandi Ntokozo Sangcozi, 25 ans. Il vit dans une seule pièce, avec ses parents et son frère. Avec comme meubles un lit double, un coin cuisine et des armoires. Il n’y a ni toilette ni robinet. «La première fois que j’ai dormi dans un lit, c’était dans ma chambre d’étudiant», raconte-t-il.

Un fardeau réservé aux populations noires

Ntokozo Sangcozi rêve de quitter Alexandra, mais son maigre salaire de comptable (430 francs par mois) ne le lui permet pas. Alors que le chômage ne cesse d’augmenter (34% et même 66% pour les jeunes de 15 à 24 ans), ceux qui, ici, ont la chance d’avoir un travail, doivent soutenir les membres de leur famille sans emploi, et même leurs voisins. «On appelle cela la «black tax». Mais c’est injuste parce que les Blancs ne doivent pas supporter un tel fardeau.»

Les politiques suivies par le gouvernement ont bien permis la création d’une bourgeoisie noire. Selon un document du World Inequality Lab, il y a d’ailleurs plus de Noirs que de Blancs, depuis sept ans, parmi les 10% de Sud-Africains les plus aisés qui possèdent plus de 85% de la richesse des ménages. Les 3500 Sud-Africains les plus fortunés ont plus de patrimoine que l’ensemble des 32 millions (55% de la population) qui vivent, eux, dans la pauvreté. «Malgré les politiques du gouvernement, l’inégalité n’a pas diminué depuis la fin de l’apartheid», conclut Amory Gethin, l’auteur du rapport.

Une élite avide

Alexandra fait face à Sandton, un quartier à la richesse opulente. «Cela m’a poussé à réussir», explique Ntokozo Sangcozi. Malgré la déroute de la situation économique, qui oblige de nombreux jeunes diplômés à se contenter d’emplois sous-payés, ce militant de l’ANC (Congrès national africain, au pouvoir depuis la fin de l’apartheid) reste optimiste. «L’ANC a fait beaucoup de bonnes choses. Il nous a notamment permis de bénéficier d’une éducation gratuite. Mais il n’a pas assez soutenu l’économie des townships.»

Ses amis, âgés eux aussi de 25 ans, abondent dans son sens. «On ne veut plus dépendre des aides sociales du gouvernement comme nos parents, confie Jacqueline Mulaudzi, une étudiante fluette. Nous rêvons tous de créer des entreprises, même si beaucoup de filles, enceintes très jeunes, baissent les bras.» Selon eux, si l’idéal de Tutu d’une société plus égalitaire a été dévoyé, c’est en raison de l’avidité de l’élite au pouvoir. «Elle n’a pensé qu’à elle-même!» dénonce McLean Mahlaule, les yeux brillants de colère.

Peur des Blancs et corruption

L’idéal de la réconciliation raciale reste aussi plutôt théorique pour cette universitaire, employée dans une banque, habillée d’une jolie robe orange. «Nos parents nous ont inculqué la peur des Blancs», confie-t-elle. On ne se débarrasse pas d’un sentiment d’infériorité en une génération. Tous ces jeunes ont vécu, au moins, une expérience de racisme. Et s’ils ont côtoyé harmonieusement des collègues d’autres origines raciales, à l'université ou au travail, ils n’ont pas pour autant noué des amitiés.

A l’autre bout de la ville, dans un quartier résidentiel arboré, Chael Dae vient de fêter ses 19 ans. «J’ai toujours eu des amis noirs, car mon école publique était très mélangée, explique ce jeune garçon aux longs cheveux blonds, qui cherche sa voie dans le cinéma. Ma famille n’est pas riche mais je suis conscient de mes privilèges de jeune Blanc. Avec mes amis, on parle ouvertement de ces questions, sans agressivité. En raison de la corruption, les lois mises en place pour favoriser la réconciliation raciale sont parfois détournées et des Noirs sont embauchés en raison de la couleur de leur peau, sans avoir le niveau de compétence pour le poste. Mais ce n’est pas à cause de cela que beaucoup de jeunes Blancs quittent le pays. Ils n’ont plus confiance dans l’avenir de l’Afrique du Sud, en raison de l’énorme corruption.»

Les militants de l’ANC «corrompus par les Blancs»

A 23 ans, Blessed Maleka voit plutôt la vie en rose. Il a punaisé des notes manuscrites dans sa chambre. «Je prends des cours de trading», explique ce jeune Noir souriant qui a emménagé cette année avec sa mère dans un appartement confortable de deux chambres, près du centre-ville. Auparavant, il dormait dans le salon d’un minuscule logement. Après un an de stage, ce diplômé en informatique a décroché le jackpot: dès janvier, il gagnera 1750 francs par mois dans une multinationale. Dix fois plus que sa maman, femme de ménage.

Doté d’une solide confiance en lui, Blessed Maleka aborde les défis de son pays avec le sourire. «Le racisme existe toujours. Il y a encore beaucoup de méfiance, car on ne se connaît pas bien. La seule solution, c’est le dialogue. C’est ce que je fais avec mes amis blancs.» Même s’il voit d’un œil positif l’évolution politique de l’Afrique du Sud, avec la dégringolade électorale de l’ANC, il déplore que «les Blancs soient en train de revenir au pouvoir [depuis novembre, cinq grandes villes du pays sont dirigées par des coalitions de l’opposition, dominées par l’Alliance démocratique, qui recueille la majorité du vote blanc, ndlr]. C’est la faute des camarades de l’ANC, y compris de Nelson Mandela, qui sont devenus riches du jour au lendemain. Ils ont été corrompus par les Blancs et ils ont oublié pourquoi ils s’étaient battus.»

Le rêve de Desmond Tutu «naïf et injuste»

Plus radical encore, Conrad Mmotsa, un entrepreneur noir de 25 ans qui a connu une enfance un peu plus aisée, estime que le rêve de Tutu d’une «nation arc-en-ciel» harmonieuse était «naïf et injuste: on ne peut pas gommer trois siècles d’oppression raciale, en faisant croire que tout va bien». Quant aux disparités sociales, «elles sont inscrites dans l’économie, qui reste aux mains des Blancs. La cupidité de l’ANC a tout fait dérailler et nous sommes en colère. De plus en plus de mes amis noirs partent aussi vivre ailleurs», conclut-il.