Il y a exactement un an, le président colombien Andres Pastrana, fraîchement élu, trompait la vigilance de ses gardes du corps pour rencontrer secrètement Manuel Marulanda, chef des FARC (Forces armées révolutionnaires, marxistes). Leur spectaculaire tête-à-tête a enclenché un processus de paix dont le premier chapitre officiel va s'ouvrir ce mercredi à Uribe, un village perdu du département du Meta (sud-est de Bogotá).

Cette municipalité de 2000 âmes est l'une des cinq que le gouvernement avait accepté de démilitariser totalement, le 7 novembre dernier, en gage de bonne volonté. Ce territoire est quasi désertique: à peine 200 000 habitants pour une étendue grande comme la Suisse! Les FARC constituent le plus important mouvement de guérilla actif en Colombie. Fortes de 15 000 hommes, elles combattent, depuis leur création en 1964, sous le commandement de leur fondateur, Marulanda, alias «Tirofijo» («Tir juste»), 71 ans, le plus vieux guérillero du monde.

La guerre civile implique un autre mouvement de guérilla, l'ELN (Armée de libération nationale, guévariste, qui compte 5000 hommes), combattant l'armée colombienne (145 000 hommes), et un mouvement paramilitaire de contre-guérilla, les «groupes d'autodéfense», estimés à 5000 combattants.

Scepticisme général

Le conflit se traduit rarement par des affrontements directs. Les différents acteurs procèdent par des coups de main, des massacres et des contre-représailles, en vue de s'assurer la maîtrise de territoires «autonomes» et de leurs richesses, cultures illicites et trafic de drogue inclus. La guérilla contrôle ainsi la moitié du pays. Cette «sale guerre» a fait 35 000 victimes au cours de la dernière décennie, et a chassé de leurs foyers, pendant la même période, un million de réfugiés, dont 308 000 personnes pour la seule année 1998.

C'est dire si la paix est ardemment souhaitée par une population exaspérée par la violence. Le scepticisme est cependant général. Six Colombiens sur dix ne croient pas à une issue heureuse des conversations qui commencent aujourd'hui. Trois sur quatre pensent que la guérilla n'a pas l'intention d'aboutir, et ne cherche qu'à gagner du temps pour renforcer ses positions. Il est vrai que depuis un an, alors que le pouvoir a multiplié les concessions, les FARC se sont refusées à tout geste de conciliation. Il n'y a eu ni cessez-le-feu, ni trêve de Noël, ni libération d'otages. Au contraire, les rebelles ont gelé pendant plusieurs semaines les conversations préliminaires, et ils se montrent plus agressifs que jamais sur le terrain. Leur dernier exploit remonte au 22 juin, quand ils ont piégé et liquidé 35 parachutistes d'un corps délite de l'armée. Près de 450 soldats et policiers colombiens sont à ce jour leurs prisonniers, certains depuis plus d'un an.

L'ampleur de la négociation constitue par ailleurs en elle seule un défi. Comme l'a déclaré le sénateur Fabio Valencia Cossio, un représentant du gouvernement, il s'agit de «revoir la structure même de l'Etat». Les douze points à l'ordre du jour vont de la réforme agraire à celle de la justice et de l'armée en passant par la politique étrangère du pays. Les délégués doivent définir une «Colombie nouvelle» d'où seront éradiquées les discriminations qui ont fomenté la rébellion, il y a quarante ans. Vaste programme, et qui n'engage que les interlocuteurs présents à Uribe, les pourparlers ne concernant ni l'ELN ni les paramilitaires. Le président Pastrana a déjà prévenu que cette improbable paix ne serait sûrement pas conclue avant la fin de son mandat, en 2002.