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Boko Haram, une allégeance à hauts risques

Le rapprochement entre le mouvement djihadistes et l’Etat islamique survient alors qu’une vaste offensive de l’armée nigériane et des pays voisins, le Tchad, le Niger et le Cameroun, s’amorce contre la secte dans le nord-est du Nigeria

à hauts risques Allégeance

Le rapprochement entre Boko Haram et l’Etat islamique survient alors qu’une vaste offensive de l’armée nigériane et des pays voisins, le Tchad, le Niger et le Cameroun, s’amorce contre le mouvement djihadiste

Est-ce le triomphe historique de Boko Haram, l’irruption d’un petit groupe armé d’une violence extrême, mais au fond provincial, dans la cour des grands du djihadisme global, ou la recette de sa destruction prochaine? En proclamant, samedi soir dernier, sa bay’ah – l’allégeance de son groupe – au calife Abou Bakr al-Baghdadi, chef de l’Etat islamique (EI), Aboubakar Shekau, le chef «officiel» ou le porte-parole du groupe djihadiste nigérian Boko Haram, a franchi une frontière.

Ce n’est pas la première: tout au long de l’année écoulée, Boko Haram a intensifié toutes ses activités, y compris ses massacres. Plusieurs milliers de personnes, peut-être près de 10 000, ont été tuées. La zone d’action de Boko Haram s’est étendue. Cette allégeance dans l’univers djihadiste prend d’abord un air de consécration.

Samedi, c’est sous le vrai nom de son groupe, Jama’atu Ahlis Sunna Lidda’awati wal-Jihad – le groupe de gens engagés dans la propagation des enseignements du Prophète et du djihad –, qu’Aboubakar Shekau a formulé cette allégeance «au calife Ibrahim Ibn Awad Ibn Ibrahim al-Husseini al-Qurachi», alias Abou Bakr al-Baghdadi.

Dans la foulée, Boko Haram devrait annoncer la création d’une wilaya, c’est-à-dire une province du califat, comme l’ont fait en février les groupes se réclamant de la même organisation, en Libye. Cette offre d’allégeance n’a pas encore été formellement acceptée, mais il y a des chances qu’un certain flou sur la question vaille forme de validation. Cette déclaration n’est pas arrivée, en effet, par surprise.

Dans le passé, la brutalité de Boko Haram, n’épargnant rien ni personne, sans distinction de sexe, d’âge ou de religion, avait empêché le groupe d’être «franchisé» par Al-Qaida, en dépit de vagues encouragements. L’une de ses factions, plus économe de la vie des musulmans, passait toutefois pour être le canal du commandement central d’Al-Qaida au sein de la galaxie djihadiste ultraviolente nigériane. Il est trop tôt pour savoir si cela sera la source, bientôt, de possibles dissensions. Car courant 2014, la création du califat de l’EI, à cheval entre l’Irak et la Syrie, avait poussé Aboubakar Shekau à «féliciter» Al-Baghdadi, puis à œuvrer à un rapprochement par mimétisme, pour commencer.

En août, le chef de Boko Haram avait déclaré créer à son tour son propre califat, un acte complexe, exigeant de nombreuses reconnaissances et conditions, dont il s’était affranchi, n’étant sauvé du ridicule que par les flots de sang versés par ses hommes. Comme capitale, il avait choisi Gwoza, une petite bourgade dans la zone frontalière entre le Nigeria et le Cameroun, avec des souvenirs très vifs de la période du djihad des troupes d’Ousmane Dan Fodio, au début du XIXe siècle, qui avait abouti à la création du califat de Sokoto.

Surtout, Gwoza, au pied des monts Mandara, était bien placée pour organiser la politique d’expansion territoriale de Boko Haram, à la fois à l’intérieur du Nigeria et au Cameroun. Parallèlement, d’autres unités djihadistes faisaient de même au Niger, infiltrant des hommes et préparant des attaques.

Pour toute la région, il devenait alors enfin clair que Boko Haram n’était pas seulement le bourreau de trois Etats du nord-est du Nigeria, mais menaçait la stabilité de plusieurs nations, dont certaines, comme le Cameroun, étaient déjà en guerre. L’ambition du groupe semblait désormais débridée. Vers la fin 2014, et tout spécialement depuis le mois de février, des sources au Nigeria mais aussi dans la région d’origine de l’EI, nous indiquaient que des discussions avaient lieu par émissaires interposés, pour évoquer une allégeance de Boko Haram au calife Al-Baghdadi.

De cette hypothèse de rapprochement, il existait des signes visibles: les observateurs ont relevé que les vidéos de Boko Haram, jusqu’ici très sommaires techniquement, avaient pris la même allure sophistiquée que les productions de l’EI entre Tigre et Euphrate. De plus, certains communiqués de Boko Haram avaient été diffusés par des comptes Twitter proches de Daech (acronyme arabe de l’EI).

Autre élément déclencheur, sans doute: début 2014, des groupes ont annoncé leur bay’ah depuis la Libye. Dans la foulée, Boko Haram espère sans doute participer à un «effet de masse» souhaité par la «maison mère» de l’EI, en difficulté. Daech, pour atténuer l’effet dévastateur sur le recrutement de ses éventuels revers en Irak, a tout intérêt à apparaître comme un califat en expansion mondiale. Si on ajoute, sur une carte, comme les responsables de la propagande du mouvement adorent le faire, des zones «noires» pour signifier le territoire supposé du califat – le vrai, celui d’Al-Baghdadi, pas sa copie dénaturée de Gwoza –, il y a désormais des taches en Libye et dans le nord du Nigeria. Mais cette impression de puissance est une double illusion.

D’abord, elle n’existe à ce stade que sur le papier ou sur Twitter. De plus, elle contribue à renforcer la réponse internationale contre Boko Haram, demeuré longtemps un groupe négligé en dépit de ses atrocités, aussi bien par les pays occidentaux, les voisins du Nigeria, que le pouvoir central nigérian.

Une alliance régionale Nigeria-Tchad-Niger-Cameroun a fini par voir le jour, et devrait être complétée, dans une seconde phase, par le Bénin. Derrière cette force africaine, des pays occidentaux, comme la France, déjà présente à travers l’opération «Barkhane» au Niger et au Tchad en particulier, sont aussi impliqués dans la lutte contre un mouvement lié désormais de plus près à un vaste conflit éclaté sur plusieurs continents.

Moins de vingt-quatre heures après la bay’ah de Shekau, le Niger, le Tchad et le Nigeria ont annoncé dimanche qu’ils lançaient une offensive conjointe contre Boko ­Haram. Quatre jours plus tôt, le président tchadien, Idriss Déby, déclarait que Shekau avait «intérêt à se rendre» et ajoutait: «Nous savons où il est. S’il refuse de se rendre, il va subir le même sort que ses camarades.» Les forces tchadiennes venaient de pousser à l’intérieur du Nigeria, atteignant et prenant la ville de Dikwa, et affirmant – mais les bilans de ces opérations ne sont pas vérifiés – y avoir tué plusieurs centaines de combattants.

Depuis près d’un mois, l’armée nigériane de son côté est supposée monter une grande opération pour pousser jusqu’à Gwoza, qui ne se trouvait encore les jours derniers qu’à moins de 100 kilomètres de ses positions les plus avancées dans le sud de l’Etat de Borno. D’autres éléments loyalistes ont repris Buni Yadi, une petite localité dans l’Etat voisin de Yobe qui commande un nœud routier crucial. En substance, l’armée nigériane, notamment la septième division, basée à Maiduguri, est en train de reprendre une partie du terrain perdu. La réponse de Boko Haram est malheureusement facile à prévoir: samedi, 58 personnes sont mortes et 139 autres ont été blessées dans trois attentats à Maiduguri, fief historique de Boko Haram.

Boko Haram espère sans doute participer à un «effet de masse» souhaité par la «maison mère» de l’EI, en difficulté

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