Le théâtre du Bolchoï a annoncé dimanche l’annulation de la première du spectacle Noureev, consacré à l’un des plus grands danseurs étoiles du XXe siècle, décédé en 1992. La première devait avoir lieu aujourd’hui [mardi]. Conçu, écrit et mis en scène par l’enfant terrible du théâtre russe Kiril Serebrennikov, Noureev devait être le clou de cette saison.

Officiellement, «le spectacle n’est pas prêt», a expliqué lundi le directeur du Bolchoï Vladimir Ourine. Il ne sera montré qu’en mai 2018, car «tout le programme de cette année est complet». Or, des fragments du filage (répétition générale) filmés par des artistes de la troupe et des spectateurs, postés sur internet, prouvent le contraire. On y voit notamment le metteur en scène et scénariste du spectacle Kirill Serebrennikov adulé par le plateau au terme de la représentation. Ourine a affirmé que la décision a été prise en accord avec Serebrennikov, mais ce dernier a contredit cette version lundi en précisant succinctement que «c’est la décision du théâtre».

À Moscou, personne ne doute qu’il s’agit d’une décision émanant de la sphère politique, parce qu’elle s’inscrit dans un climat ultra-conservateur et que le Bolchoï n’a pas pu volontairement porter atteinte à sa propre réputation.

L'«ajournement» qui cache une censure

L’agence officielle TASS indiquait lundi matin que le spectacle a été reporté sur ordre du très conservateur ministre de la culture Vladimir Medinsky, lequel s’est entretenu à ce sujet avec Vladimir Ourine. Deux sources proches du ministère confirment que, selon leurs termes, la «propagande de l’homosexualité» contenue dans le spectacle constitue une «provocation» inacceptable dans l’enceinte de «l’honorable» institution. Toute présentation positive de l’homosexualité tombe sous le coup d’une loi votée en 2012 visant à «protéger les mineurs» de toute «propagande en faveur des relations sexuelles non-traditionnelles».

Danseur soviétique universellement célébré, Roudolf Noureev s’était réfugié à l’Ouest en 1961, à l’occasion d’une tournée du théâtre Mariinsky de Leningrad. Son homosexualité était largement connue et il fait partie des premières célébrités à être identifiées comme séropositives, dès 1984.

Cet acte de censure camouflé en «ajournement» constitue un nouvel épisode du duel opposant Kirill Serebrennikov au ministre Vladimir Medinsky. Ce dernier avait déjà coupé tout financement public à un projet de biopic du compositeur Piotr Ilitch Tchaïkovsky réalisé par Serebrennikov. L’évocation de l’homosexualité du compositeur russe dans le scénario du film était déjà une source d’irritation pour le ministre. Depuis, les nuages se sont amoncelés au-dessus du réalisateur. Son domicile et le théâtre Centre Gogol qu’il dirige ont fait en mai l’objet de descentes de police. Deux proches collaborateurs ont été emprisonnés dans une affaire de détournements de fonds publics aux accents kafkaïens.

Autre victime du pressing conservateur, le théâtre du Bolchoï avait su jusqu’ici se maintenir comme haut lieu de la culture russe, en particulier grâce à son ballet. Objet de pressions politiques lors de la création de l’opéra «les enfants de Rosenthal» en 2005, le Bolchoï avait su tenir tête à près de 300 députés du parti du pouvoir réclamant une «inspection» du spectacle. Ce n’est plus le cas et le sort de Noureev pourrait de nouveau pousser les artistes russes à l’exil.