La Bolivie s’efforce de réhabiliter ses langues indiennes

Amérique du Sud Les fonctionnaires ont désormais l’obligation de parler un «deuxième idiome national»

Aski alwakipana jilata! Kunas sutixama? Kawkitatasa jumaxa? Pour qui parle une langue latine, il est particulièrement difficile d’apprendre à dire ainsi «bonjour frère! Quel est votre nom? D’où venez-vous?» Et pourtant, les très nombreux hispanophones que compte la fonction publique bolivienne doivent désormais s’y résoudre. Depuis cette semaine, ils ont pour obligation de parler au moins une langue indienne afin de contribuer à ce que le président Evo Morales appelle la «décolonisation» de son pays. Un pays toujours dominé par l’espagnol, alors qu’il est l’un des deux Etats du continent américain (avec le Guatemala) à compter une majorité d’Indiens (plus de 60%).

La révolution est en marche. C’est en ce début août que la loi générale des droits politiques et linguistiques, publiée il y a trois ans, a prévu d’imposer la nouvelle règle. Pour souligner l’importance du moment, le chef de l’Etat, le ministre de l’Education, Roberto Aguilar, et le vice-ministre de la Décolonisation, Félix Cardenas, ont distribué dimanche à La Paz quelque 2520 certificats aux fonctionnaires méritants parvenus au terme de leurs cours d’aymara. Les premiers contrôles sont prévus ce jeudi dans les administrations. Et alors gare au personnel qui ne sera pas capable de baragouiner la moindre langue indigène! La sanction prévue est le licenciement.

«Décolonisation» culturelle

Le retournement est spectaculaire. Les langues indigènes ont été purement et simplement ignorées par l’Etat bolivien jusqu’au milieu du XXe siècle. Et si leur enseignement a été autorisé par la suite à l’école, il n’a eu longtemps qu’un seul but: mieux amener les Indiens de l’Altiplano et des basses terres à l’espagnol (au castellano), le seul idiome national considéré comme digne d’un pays moderne. Mais l’arrivée au pouvoir d’Evo Morales, en 2006, a bouleversé la donne.

Premier président bolivien à revendiquer ses racines autochtones, Evo Morales a inclus parmi ses priorités la «décolonisation» culturelle de son pays, soit la fin de la domination des langues, des religions et des mœurs occidentales. Ce qui a pour conséquence, dans le domaine stratégique des langues, de placer au même niveau que l’espagnol (maîtrisé par 75% de la population) les langues indigènes (parlées par un peu plus de 40% des Boliviens).

La volonté présidentielle a été rapidement inscrite dans le droit. Une nouvelle Constitution, entrée en vigueur en 2009, qualifie pour la première fois la Bolivie d’«Etat plurinational». Puis elle stipule dans son article 5 que les langues officielles du pays «sont l’espagnol et tous les idiomes des nations et peuples indigènes» présents sur le territoire. Le texte en cite 36, parmi lesquelles trois possèdent plus de 100 000 locuteurs – le quechua (2,7 millions), l’aymara (2,2 millions) et le guarani (116 000) –, les autres se révélant sensiblement moins courantes, voire au bord de la disparition.

Droit à l’écoute

La loi générale des droits politiques et linguistiques, publiée trois ans plus tard, déduit de la Constitution une longue liste de règles concrètes. Elle indique notamment dans son article 19 que «toute personne a le droit de recevoir de l’écoute dans sa langue, dans toutes les circonstances, dans n’importe quelle administration du service public». Ce qui suppose d’étendre la pratique des idiomes indigènes parmi les fonctionnaires, notamment ceux de langue maternelle espagnole. Une obligation en vigueur désormais. L’Ecole de gestion publique plurinationale assure avoir formé dans ce but quelque 23 593 personnes.

L’initiative est l’objet de nombreuses critiques cependant, y compris dans les milieux de défense des Indiens. Elle est dénoncée notamment comme de la poudre aux yeux en raison de son manque d’exigences concrètes. Un fonctionnaire a par exemple droit à un certificat après avoir suivi vingt-cinq heures de cours d’aymara dit «initial». Juste de quoi s’initier à quelques formules de politesse et, dans le meilleur des cas, apprendre à compter jusqu’à 100. Le président Morales lui-même peine à donner l’exemple en la matière. A l’exception d’une phrase au début et d’une autre à la fin, il a prononcé la totalité de son discours de dimanche en espagnol.

Et puis, nombre d’Indiens jugent cette politique folklorique. Il leur importe peu que leurs compatriotes hispanophones parlent leurs idiomes. Dans le domaine linguistique, ils n’ont qu’une aspiration: apprendre l’espagnol, qui permet de communiquer partout dans le pays et même, bien souvent, de se faire comprendre à l’étranger. Bref, leur donne les moyens d’un avenir meilleur.