Cela fait un certain temps déjà que la parole russe n’a plus aucune valeur dans la tête des Ukrainiens. Cependant, samedi matin, la confiance dans l’honnêteté des dirigeants du Kremlin a plongé à une profondeur abyssale. Seulement dix-neuf heures après la signature de l’accord d’Istanbul portant sur la sécurisation des exports de céréales en provenance des ports ukrainiens de la mer Noire, la flotte russe a décoché quatre missiles de croisière en direction d’Odessa, ville au cœur de l’accord signé la veille.

Deux des projectiles de type Kalibr, tirés depuis la Crimée, ont été interceptés par la défense antiaérienne, deux autres se sont abattus sur les installations portuaires.

Le témoignage d’une habitante

L’alerte aérienne s’est déclenchée dans la ville vers 11h05, avant qu’une première explosion retentisse cinq minutes plus tard. «C’était assez fort, je me trouvais dans une pièce avec des fenêtres fermées et les rideaux ont tremblé», témoigne Julia Kovalenko, une Odessite qui habite à environ 2 kilomètres du port. «Ensuite, durant deux minutes, j’ai entendu deux ou trois explosions, un peu plus faibles [sans doute l’interception dans le ciel par la défense antiaérienne, ndlr], poursuit-elle, puis soudain, une minute plus tard, il y a eu une très forte explosion, la vibration a traversé tous les murs et j’ai eu l’impression que tout tremblait, y compris ma robe, comme sous l’effet d’un coup de vent.»

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Un «acte de crachat au visage»

«La frappe a été effectuée exactement là où se trouve le grain, nous voyons là ce que valent les accords avec un pays terroriste», a commenté samedi à la mi-journée Yuriy Ignat, porte-parole du commandement des Forces aériennes ukrainiennes. Bien que le risque d’un débarquement amphibie soit pour le moment écarté, ce n’est pas la première fois qu’Odessa est touchée par des missiles; mais cette fois, l’onde de choc s’est encore plus rapidement propagée à Kyiv. «La frappe de missiles russes sur Odessa est un crachat de Poutine au visage du secrétaire général de l’ONU, Antonio Guterres, et du président turc, Recep Tayyip Erdogan», a ainsi déclaré Oleg Nikolenko, porte-parole du Ministère des affaires étrangères ukrainien.

«Il a fallu moins de vingt-quatre heures à la Russie pour lancer une attaque de missiles sur le port d’Odessa, rompant ainsi ses promesses et sapant les engagements pris devant l’ONU et la Turquie dans le cadre de l’accord d’Istanbul, a poursuivi le diplomate. Nous demandons à l’ONU et à la Turquie de veiller à ce que la Russie honore ses engagements concernant le fonctionnement sûr du corridor céréalier. Si les accords conclus ne sont pas respectés, la Russie portera l’entière responsabilité de l’aggravation de la crise alimentaire mondiale.»

La veille, c’était pourtant le ministre de la Défense russe, Sergueï Choïgou, qui avait apposé la signature russe sur le double accord miroir passé entre Ukrainiens, Turcs et ONU d’un côté, et Russes, Turcs et ONU de l’autre.

Une «dichotomie diplomatique»

L’accord négocié pendant deux mois stipulait la sécurisation des installations de transit des céréales sur le sol ukrainien, or la Russie a immédiatement torpillé l’accord. Samedi, Andriy Yermak, le très influent chef de l’administration présidentielle ukrainienne, le deuxième cerveau de Volodymyr Zelensky, évoque une «dichotomie diplomatique russe». Le secrétaire général de l’ONU, Antonio Guterres, a déclaré qu’il «condamnait sans équivoque» les attaques contre le port d’Odessa, ajoutant que «la mise en œuvre intégrale [de l’accord] par la Fédération de Russie, l’Ukraine et la Turquie est impérative». Le chef de la diplomatie européenne, Josep Borrell, a, lui, dénoncé «le mépris total de la Russie pour le droit international et les engagements».

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