Les parachutages de nourritures américaines sur l'Afghanistan sont d'une étonnante précision. Mardi à l'aube, une palette de 5000 ou 6000 doses journalières s'est écrasée exactement sur les toilettes, au fond de la cour, de la petite demeure de Hadji Mohammad, qui vivait jusque-là sans histoire, en bordure de la belle cité de Hérat. «Je suis content pour la nourriture, dit-il, mais je n'ai rien pour reconstruire mes toilettes.» Cela devrait s'arranger: Hadji Mohammad est en train d'écouler les doses humanitaires contenues dans un plastique jaune au bazar de Hérat pour 20 000 afghanis (un demi-dollar). De toute évidence, les gens de Hérat, qui ne manquent aucunement de nourriture, ont toutes sortes d'intention avec les paquets jaunes (les vendre, les recycler, les stocker), sauf de les manger. «Je vais en donner à mes poules, explique sans rire, Hadji Mohammad. Et si, rien ne leur arrive, alors je goûterai peut-être.»

Les 200 000 ou 300 000 réfugiés du camp de Mazlak, 10 kilomètres plus à l'ouest, n'auraient sans doute pas craché sur ces salades de haricots et autres biscuits vitaminés. Les distributions de blé du Programme alimentaire mondial, insuffisantes, équivalent à moins de 100 grammes par jour et par personne. La faim aggrave les maladies dans le camp: entre 10 et 20 enfants y meurent chaque jour. Sauf qu'aucune palette n'a atterri à Mazlak.

Ce n'est pourtant pas ce scandale alimentaire qui nourrit toutes les conversations en ville. Mais une autre palette qui s'est abattue – à quelques centaines de mètres des toilettes des Hadji Mohammad – sur le mausolée de Khodja Abdullah Ansari, grand poète mystique du XVe siècle. Le «colis» a détruit le toit de la cage de bois bleue et verte qui protégeait la tombe, où tous les Hératis, et beaucoup d'autres musulmans, sont venus un jour s'agenouiller. Difficile de décrire la stupeur des gens de Hérat quand ils ont appris que du beurre de cacahuète, du riz aux herbes (0% de cholestérol), des Crackers et de la confiture de fraise – cadeau du peuple des Etats-Unis d'Amérique – se sont répandus sur la pierre tombale sculptée vers 1450 par le plus illustre représentant de l'Ecole de Hérat, qui sous les princes timourides éblouissait le monde par la finesse de ses calligraphies, la précision de ses astronomes, la science de ses médecins.

Le mausolée du poète se trouve au centre de Gazargah, ce complexe superbe de mosquées et d'écoles religieuses, tout orné de faïences bleues, qui enivrent l'esprit par le contraste avec la sobriété des ogives de briques roses. Ce haut lieu d'ancienne sagesse orientale, est l'un des lieux les plus sacrés de Hérat. Depuis cinq siècles, les notables payent des fortunes pour y installer leurs tombes. Les pèlerins y sont nombreux. Et les mendiants aussi, des vieillards élégants et inspirés, qui récitent des poèmes lorsqu'on glisse un billet dans leurs mains calleuses. «Merci, j'avais faim», ajoute l'un d'eux. Il ne lui serait pas venu à l'idée de manger ce qui a failli les envoyer tous au paradis.