Depuis vendredi, Stepanakert, principale ville du Karabakh, a été la cible de frappes, forçant la population à se terrer dans les caves et les abris. Depuis la nuit de samedi à dimanche, la ville est en outre privée d'électricité. Les deux camps ont aussi multiplié les déclarations belliqueuses, faisant fi des appels à la trêve de l'essentiel de la communauté internationale, et se rejetant la responsabilité du conflit.

Les tirs de roquettes ont repris avec une intensité nouvelle dimanche vers 09h30 (05h30 GMT), ont constaté les journalistes de l'AFP dans la cité, où les sirènes retentissent de manière quasi-incessante. Le centre et la périphérie ont été touchés, et au nord-est de la fumée noire s'élevait dans le ciel. Les habitants se réfugient dans les abris existants, comme la crypte d'une église où plusieurs familles se sont terrées dans une atmosphère résignée.

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«Les forces azerbaïdjanaise visent des cibles civiles», a accusé le porte-parole du ministère arménien de la Défense, Arstroun Hovhannissian. Selon les autorités locales, il s'agit de tirs de système de lance-roquettes multiples Smertch et Polonez. Des drones survolent aussi la ville.

Représailles annoncées

Le président de la république auto-proclamée, Araiyk Haroutiounian a annoncé qu'en représailles, ses forces allaient désormais viser les infrastructures militaires installée dans les «grandes villes» d'Azerbaïdjan, située à plus grande distance du front, appelant les «civils à immédiatement quitter ces villes».

Peu après, le ministère azerbaïdjanais de la Défense a annoncé que la seconde ville du pays «Gandja est sous le feux des forces arméniennes». Bakou a accusé l'Arménie de procéder aux tirs, ce que Erevan dément.

La porte-parole de la présidence du Karabakh, Vagram Pogossian a revendiqué ces frappes comme étant séparatistes, et affirmé que l'aéroport militaire avait été «détruit». «Ce n'est que le premier», a-t-il proclamé. L'Azerbaïdjan a aussi fait état de tirs de roquettes sur «les villes de Terter et Horadiz, dans la région de Fizouli» depuis Stepanakert.

Moment «décisif» de l'histoire

Sur le front, comme les jours précédents, les deux camps revendiquaient des succès sur divers champs de batailles. Samedi soir, le président de la république auto-proclamée a assuré que «l'armée a amélioré ses positions, préparant le terrain pour des avancées».

Le ministère azerbaïdjanais de la Défense a lui affirmé que depuis le début des combats le 27 septembre, quatorze villages avaient été conquis, ainsi qu'un massif montagneux qualifié de stratégique, le Mourovdag.

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Le président azerbaïdjanais Ilham Aliev a annoncé samedi soir sur Twitter la conquête dans cette seule journée de sept villages. Quelques heures plus tôt, il avait réaffirmé que seul un retrait des forces arméniennes des «territoires occupés» pouvaient mettre fin au conflit datant des années 1990.

Le Premier ministre arménien Nikol Pachinian a lui estimé que l'Arménie faisait face «au moment peut-être le plus décisif de son histoire» contemporaine, appelant à la mobilisation pour «la victoire».

Huile sur le feu

Le Nagorny Karabakh, majoritairement peuplé d'Arméniens, a fait sécession de l'Azerbaïdjan à la chute de l'URSS, entraînant une guerre au début des années 1990 qui a fait 30 000 morts. Le front y est quasiment gelé depuis malgré des heurts réguliers.

Les deux camps s'accusent de la reprise des hostilités le 27 septembre, une crise parmi les plus graves, sinon la plus grave, depuis le cessez-le-feu de 1994, qui laisse craindre une guerre ouverte entre l'Arménie et l'Azerbaïdjan.

Concernant le bilan, toujours très partiel Bakou ne communiquant pas ses pertes militaires, 245 morts ont été recensés: 209 combattants séparatistes, 14 civils du Karabakh et 22 civils azerbaïdjanais. Mais chaque partie affirme avoir tué plus de deux mille soldats adverses chacune.

Une guerre ouverte entre les deux pays ex-soviétiques du Caucase du Sud laisse craindre une déstabilisation d'ampleur, de multiples puissances étant en concurrence dans la région: la Russie, traditionnel arbitre régional, la Turquie, alliée à l'Azerbaïdjan, l'Iran ou encore les Occidentaux.

Ankara est déjà accusé de jeter de l'huile sur le feu en encourageant Bakou à l'offensive militaire et est fortement suspecté d'avoir déployé des mercenaires syriens pro-turcs au Karabakh. Selon l'Observatoire syrien des droits de l'Homme (OSDH), au moins 64 d'entre eux ont été tués dans ce territoire depuis le début des combats.

Des élus français appellent à sortir de la neutralité

Quelque 173 maires, députés et sénateurs français, de tous bords politiques, appellent dimanche la France à sortir de sa position de neutralité face à «l'agression azerbaïdjanaise contre les Arméniens» au Karabakh, région caucasienne que l'Azerbaïdjan cherche à reconquérir.

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Dans cette tribune publiée dans le Journal du dimanche, ces élus estiment que la diplomatie française, qui «ne ménage pas ses efforts», «devrait à la lumière des événements récents de l'année 2020 reconsidérer profondément sa stratégie».

«Le 12 juillet dernier et sur plusieurs jours, écrivent les signataires, l'armée azerbaïdjanaise a déjà attaqué non pas le Haut-Karabakh, mais l'Arménie dont les frontières sont pourtant unanimement reconnues par la communauté internationale (...) Cette attaque représentait une agression insupportable contre un pays ami de la France, auprès duquel nous avons une responsabilité historique et universelle au regard du génocide dont son peuple a été victime en 1915.»

Anne Hidalgo et Michèle Rubirola

«Une responsabilité qui doit nous conduire à dépasser cette position de neutralité absolument intenable lorsque depuis quelques heures, les populations civiles sont attaquées: des femmes et enfants ont été tués, et la ville de Stepanakert, capitale du Haut-Karabakh, éloignée de plusieurs kilomètres de la ligne de front, a été la cible de bombardements. La neutralité ne saurait être un blanc-seing aux offensives qui n'ont pour seul objectif, la disparition des populations arméniennes de ce territoire.»

Parmi les signataires figurent la maire socialiste de Paris Anne Hidalgo, la maire écologiste de Marseille, Michèle Rubirola, et l'édile de droite de Nice, Christian Estrosi.

La tribune dénonce également le rôle de la Turquie qui «alimente violemment le conflit par des déclarations belliqueuses de soutien aux Azerbaïdjanais» et à travers «l'envoi de miliciens - pour ne pas dire de djihadistes - à la solde de la Turquie, acheminés en Azerbaïdjan depuis la Syrie où ils étaient venus semer la mort en particulier contre les populations kurdes».