Afrique

Les bonnes affaires de la famine au Soudan du Sud

Le gouvernement de Juba veut imposer une taxe de 10 000 dollars aux travailleurs étrangers. Au grand dam des humanitaires qui tentent de venir en aide aux milliers d’affamés sud-soudanais

Frappé par une famine, le Soudan du Sud a appelé à l’aide internationale. Voilà pour la version officielle. Car, beaucoup plus discrètement, le gouvernement de Juba veut faire exploser le coût des permis de travail pour les étrangers. Il en coûtera désormais 10 000 dollars pour les travailleurs les plus qualifiés, soit une multiplication par 100 des tarifs qui étaient appliqués auparavant.

La circulaire du ministère du Travail, datant du 2 mars pour une application immédiate, suscite l’incrédulité chez les humanitaires qui tentent de venir en aide à la population sud-soudanaise. Quelque 100 000 personnes ont commencé à mourir de faim, selon l’ONU qui a déclaré l’état de famine le 20 février dernier, ce qui n’était pas arrivé depuis la dernière famine en Somalie en 2011.

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«Au Soudan du Sud, les humanitaires continuent de faire face à de multiples obstacles pour apporter de l’aide. Ils sont attaqués et n’ont pas accès aux zones les plus touchées par la famine. Ils font aussi face à des tracasseries administratives. Cette nouvelle taxe en fait partie», regrettait un porte-parole de l’ONU à New York lundi dernier.

Mais personne ne sait exactement à qui s’appliqueront ces nouveaux tarifs et si les humanitaires pourront négocier des exemptions. Dans le chaos bureaucratique qui caractérise le Soudan du Sud, le plus jeune Etat de la planète, «il faut parfois des mois avant qu’une mesure promulguée soit réellement appliquée», explique un humanitaire.

«Rançon déguisée»

A Genève, pour l’instant, ni Médecins sans frontières (MSF), ni le Comité international de la Croix-Rouge (CICR), qui ont de grosses opérations d’aide sur place, ne sont frappés par cette taxe. Le CICR paie 125 dollars pour des visas de trois mois mais n’a pas besoin de permis de travail pour ses délégués grâce à son statut proche d’une organisation internationale. Les ONG sont dans un cas de figure juridique différent.

Le montant de 10 000 dollars paraît en tout cas exorbitant. Une «rançon déguisée», selon certains humanitaires. «Cette mesure vise à augmenter les revenus de l’Etat», justifie le ministre de l’Information sud-soudanais interrogé par l’Associated Press.

Les causes de la famine

Cette taxe ne va pas améliorer la terrible réputation du gouvernement sud-soudanais, dont les soldats sont accusés de piller l’aide internationale et de nettoyage ethnique. Indépendant depuis 2011, le Soudan du Sud a plongé en décembre 2013 dans une guerre civile provoquée par la rivalité entre le président Salva Kiir et l’ancien vice-président Riek Machar qui a fait des dizaines de milliers de morts et plus de 2,5 millions de déplacés.

Dans un récent entretien au journal Le Monde, l’historien et spécialiste de la région Gérard Prunier estimait que le nouvel Etat, voulu par les Etats-Unis suite à une longue guerre avec le Soudan, a «été donné à une bande de gangsters incompétents». «Portés au pouvoir, ils ont pu à leur guise puiser dans les caisses de l’Etat remplies par les revenus du pétrole et de l’aide internationale», accuse le chercheur.

Les causes de la famine sont donc bien peu naturelles. Il en va de même en Somalie, au Nigeria et au Yémen, tous ravagés par les conflits. Dans ces quatre pays, Soudan du Sud y compris, 20 millions de personnes sont menacées par la famine.

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