Boossa. Une petite ville côtière près de Galle, située à une centaine de kilomètres au sud de Colombo. D'un côté de la route, les vagues de l'océan Indien viennent se fracasser sur les rochers. De l'autre, une forêt de cocotiers. A quelques centaines de mètres de l'artère principale, plusieurs check points séparent les touristes du camp militaire hautement gardé par des miradors et des bunkers.

Devant l'entrée de la base militaire, une petite cahute devant laquelle une trentaine de personnes font la queue. Sous un soleil de plomb, plusieurs femmes, bébés dans les bras, attendent qu'on leur ouvre la lourde grille métallique. Ici, pas de bancs, pas d'ombre. Les gens attendent et prennent leur mal en patience. Les visites sont autorisées uniquement les vendredis et samedis.

Auparavant, il aura fallu inscrire son nom sur le registre, montrer les documents officiels délivrés par la section antiterroriste de Colombo, fournir une pièce d'identité et déclarer tous les biens que l'on souhaite faire passer au détenu. Devant la grille, les soldats fouillent minutieusement tous les sacs qui ne contiennent pourtant que des biscuits et autres aliments de base.

«J'ai pris le train de nuit hier. Je vais voir mon frère pendant quinze minutes. Je reprends le même train ce soir pour rentrer.» Comme de nombreuses personnes, ce père de famille tamoul patiente de longues heures et, comme tous les autres, il témoigne à condition que les éléments qu'il livre ne mettent pas en danger son frère. «Mon frère travaille au Moyen-Orient, mais, quand il est venu récemment, il a été arrêté. Cela fait trois mois et demi maintenant. Ils nous ont dit qu'ils allaient bientôt le relâcher après l'enquête. Mais il est toujours détenu», se désole-t-il.

«Ma sœur a cinq enfants et, comme son mari est détenu ici, on l'a prise à notre charge, confie une mère de famille. Mon mari doit maintenant partager son salaire pour qu'elle ne meure pas de faim. Comment peut-on ruiner des vies entières alors que les gens sont innocents et qu'ils n'ont même pas été jugés?» rage-t-elle en quittant le camp de détenus. «Si je pouvais, je les tuerais!» ajoute-t-elle en se dirigeant vers la station de bus le long de l'océan.

Un autre homme brandit une feuille de papier et dit que c'est un document de la Commission des droits de l'homme. Seul document officiel prouvant la détention d'un membre de sa famille dans le camp de Boossa.

En décembre dernier, le gouvernement sri lankais a réactivé les lois antiterroristes, qui donnent les pleins pouvoirs à la police et à l'armée. Tous les citoyens en général, et les Tamouls en particulier, peuvent être arrêtés pour «comportement suspect». Près de cinq ans après le cessez-le-feu signé entre le gouvernement et la guérilla indépendantiste tamoule qui revendique les territoires du nord et de l'est du Sri Lanka, la guerre a désormais repris de plus belle. Malgré les mises en garde de la communauté internationale, les actes de violence, les enlèvements et les liquidations extra-judiciaires sont quotidiens. L'armée régulière et les Tigres de libération de l'Eelam Tamoul (LTTE) se livrent une guerre sans merci. Près de 4000 personnes sont mortes au cours des douze derniers mois; 67000 depuis le début du conflit en 1983.

«L'objectif de ces lois est d'éradiquer le terrorisme, mais en pratique, ce sont les innocents qui sont le plus souvent arrêtés. Les interpellations sont arbitraires», dénonce François Xavier, directeur de Home for Human Rights, une organisation non gouvernementale créée en 1977.

Enquêtes bâclées

Depuis que le parlement a voté les lois antiterroristes, personne n'est à l'abri. Un suspect peut passer plusieurs jours au poste de police avant d'être envoyé à Boossa. Selon plusieurs observateurs, les enquêtes, quand elles existent, ne sont pas conduites correctement, et les gens croupissent dans le camp de détention.

La division antiterroriste dit qu'elle n'a pas d'autre choix que de détenir des suspects pour une durée indéterminée. Selon elle, la loi l'autorise à incarcérer toute personne qui pourrait avoir un lien direct ou indirect avec les rebelles tamouls. «On ne résout pas une enquête terroriste en vingt-quatre heures», conclut un cadre la brigade antiterroriste qui ne souhaite pas que son nom soit révélé.

«Les détenus ne peuvent pas avoir d'avocats et n'ont aucune assistance juridique. Ils sont battus et torturés. On leur arrache des confessions par la force. On peut dire qu'il y a beaucoup de similitudes entre le camp de détention de Guantanamo Bay et celui de Boossa», tranche François Xavier.