A Bordeaux, le face-à-face de deux UMP

France Sifflé samedi par les partisans de Sarkozy, Alain Juppé a retenu la leçon

Le congrès de l’UMP, le 29 novembre, risque d’étaler ces divisions

Jacques Lalande a réussi son coup. Depuis l’annonce du retour en politique de Nicolas Sarkozy, ce militant bordelais sexagénaire de l’UMP voulait «remettre les pendules à l’heure». Pas question de laisser Alain Juppé se rapprocher de l’autre poids lourd politique de l’Aquitaine, le centriste François Bayrou qui appela en 2012 à voter… pour François Hollande. Samedi après-midi, placé au premier rang du public dans ce Hangar 14 aux bords de la Garonne, Jacques s’est donc époumoné, multipliant sifflets et huées contre le maire de Bordeaux, venu accueillir l’ancien chef de l’Etat. Une embuscade? Non, un «rappel à l’ordre»: «Le rassemblement, c’est autour de Nicolas Sarkozy qu’il faudra le faire, explique le militant girondin, entouré d’une dizaine de groupies sarkozystes aux cheveux blancs, tee-shirt et autocollants à l’effigie de l’ancien président. L’UMP va se doter d’un chef. Et ce chef, nous devrons le suivre pour reconquérir l’Elysée en 2017.»

L’Union pour la majorité présidentielle, qui élira le 29 novembre son président (lire encadré), est-elle encore un parti politique capable de rassembler à droite? A Bordeaux au cours du week-end, on pouvait en douter. Pas de ferveur palpable et guère de curiosité autour du Hangar 14, le long des quais de la Garonne rendus aux Bordelais par un certain… Alain Juppé qui, une fois élu maire en 1995, décida de détruire la plupart des entrepôts et de faire tomber les grilles qui en barricadaient l’accès, sous les mandats de son prédécesseur Jacques Chaban-Delmas. La fièvre était cantonnée à l’intérieur du bâtiment, rempli de militants acquis à la cause de l’ex-locataire de l’Elysée, venu répondre aux questions de la salle et non tenir un discours.

Celia, 22 ans, et Lucile, 23 ans, sont venues en curieuses. Les affirmations de Nicolas Sarkozy les laissent rêveuses. L’UMP? «On attend les propositions. Sarko se contredit trop pour que cela ressemble à un projet», lâche l’une d’elles. Bordeaux n’est pas Paris. Les règlements de comptse politiques y sont feutrés. Un certain esprit de conciliation hérité de l’ère Chaban prévaut dans la ville et au sein de la CUB, la communauté urbaine de 28 communes présidée aussi par Alain Juppé. «Il n’est pas faux de dire qu’il y a deux UMP, explique Marcel Desvergnes, un ancien cadre de la Ligue de l’enseignement. Ici, le gaullisme social, ouvert sur le centre et la gauche, un peu à la manière des radicaux d’antan, veut encore dire quelque chose. Je ne dis pas que Juppé est devenu radical, mais…»

On tente d’interroger les participants au meeting sur les adversaires de Nicolas Sarkozy, Bruno Le Maire et Hervé Mariton. On lance aux uns et aux autres les noms de François Fillon et de Jean-François Copé. Le résultat est immédiat. L’ancien président de la République a beau avoir répété, quelques minutes plus tôt, son désir de «refonder avec tous la plus grande, la plus belle des formations» et «d’en finir avec les clans», les poignards politiques restent acérés. Le «bonapartisme» revendiqué par Nicolas Sarkozy n’est pas un vain mot. Le culte du chef, toujours: «On ne dirige pas un pays comme une ville, s’exclame le militant anti-Juppé Jacques Lalande. Et comment prétendre aspirer aux plus hautes fonctions lorsqu’on conspire ouvertement contre son ancien patron», poursuit-il, virulent contre François Fillon. Des colleurs d’affiches UMP de Libourne, près de Bordeaux, acquiescent. Ils affirment que l’entourage d’Alain Juppé les a empêchés de placarder leurs posters pro-Sarkozy ces derniers jours autour de la place de la Bourse, à Bordeaux. Info? Intox? «L’UMP n’est plus un parti, lâche un élu local. S’il est élu samedi, ce qui est probable, Sarkozy le sera sur un champ de ruines.»

S’y ajoute la question qui fâche: à quoi ressemblera cette nouvelle formation que Nicolas Sarkozy a promis de rebaptiser? Et si ce dernier, une fois élu président, décidait de faire voter les militants du nouveau parti contre des «primaires» avant la présidentielle, alors qu’il en accepte aujourd’hui le principe? «L’élire samedi, c’est lui remettre les clefs de la maison, point», reconnaît Francis, 45 ans, secrétaire général de l’Union de la France forte, le mouvement pro-Sarko. Un résumé peu au goût de Fanny, étudiante bordelaise en psychologie, plus «intéressée par l’UMP que sympathisante»: «Avoir de l’expérience, c’est aussi être calme et savoir écouter.» Comme Alain Juppé à Bordeaux?

«L’UMP n’est plus un parti. S’il est élu samedi, Sarkozy le sera sur un champ de ruines»