«Je compte me rendre la semaine prochaine à Moscou. Ce sera un acte symbolique pour montrer qu'en Russie, la loi prime sur l'arbitraire.» La tête haute, mais le front un peu soucieux, le milliardaire russe Boris Berezovski a exclu mercredi de «(se) cacher» à Paris où l'a atteint, mardi, l'annonce d'un mandat d'arrêt lancé contre lui par la justice de son pays (Le Temps du 7 avril). Flanqué de trois massifs gardes du corps, celui qu'on surnommait le «Raspoutine du Kremlin» a improvisé une conférence de presse à l'Hôtel Crillon, à Paris, pour réagir à cette nouvelle étape de sa disgrâce.

Le plus célèbre des «oligarques» russes, limogé le mois dernier de son poste de secrétaire exécutif de la CEI, ne se dit «pas surpris de ce qui (lui) arrive»: son inculpation pour commerce illégal et blanchiment d'argent (il aurait détourné des millions de dollars des caisses de la compagnie aérienne Aeroflot) n'est, selon lui, que la traduction d'une «lutte politique intense» au sommet du pouvoir entre communistes et réformateurs. Lâché par un Boris Eltsine de plus en plus affaibli, Berezovski n'a pas mâché ses mots mercredi contre les menées de ses deux ennemis jurés, le premier ministre Evgueni Primakov et le procureur général de Russie Iouri Skouratov. Primakov, accuse-t-il, «est plus dangereux que les communistes. Il veut reconstituer un empire, fondé sur la force (…) et sur l'antisémitisme.»

L'ancienne éminence grise du président russe ne s'étonne donc pas non plus du mandat d'arrêt, également lancé mardi, contre Alexandre Smolenski, directeur de la banque SBS-Agro. Comme Berezovski, Smolenski incarne cette nouvelle classe d'hommes d'affaires, outrageusement enrichis à la faveur des privatisations, qui ont financé en 1996 la campagne pour la réélection de Boris Eltsine. Pour le milliardaire russe, «les actions du Parquet et la lutte contre les milieux d'affaires ne peuvent se comprendre qu'avec un appui au plus haut niveau»: celui de Primakov.

A Moscou, personne ne doute en effet que ces mandats d'arrêt relèvent moins d'une offensive authentique de la justice contre la corruption que d'actes politiques. «A quelques jours du vote sur la destitution du président, ces poursuites visent à désigner les proches de Boris Eltsine comme les vrais coupables de la crise économique et politique en Russie», selon le quotidien réformateur Segodnia. La Douma (Chambre basse du parlement, largement dominée par les communistes) doit se prononcer à partir du 15 avril sur la destitution de Eltsine. Et, dans cette atmosphère de fin de règne, Berezovski ne peut que pronostiquer l'essor des règlements de comptes…

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