Mais à quoi sert Boris Johnson? Le très échevelé trublion de la politique britannique semble inaudible depuis dix mois. Tonitruant pendant la campagne en faveur du Brexit, décisif dans la décision des Britanniques de sortir de l’Union Européenne, tout près de devenir premier ministre, il peine aujourd’hui à remplir son rôle de ministre des Affaires étrangères.

La séquence diplomatique de ces derniers jours l’a une nouvelle fois souligné. Après l’attaque chimique du régime de Bachar el-Assad en Syrie, Boris Johnson a décidé d’annuler sa rencontre prévue de longue date avec son homologue russe, Sergueï Lavrov. «La situation a complètement changé», expliquait-il samedi.

«Le caniche de Washington»

La décision a laissé perplexe. Londres n’entend pas couper ses relations diplomatiques avec la Russie. D’ailleurs, le secrétaire d’Etat américain, Rex Tillerson, était à Moscou ce mercredi pour mener les discussions avec les Russes. Dès lors, pourquoi Boris Johnson ne pouvait-il pas en faire autant et porter le message en Russie au lieu de laisser les Américains s’en charger?

Pour Moscou, l’explication est toute trouvée: le Royaume-Uni n’est qu’un pantin des Etats-Unis. «La décision d’annuler la visite […] confirme une nouvelle nos doutes quant à l’intérêt de parler avec le Royaume-Uni, qui n’a pas sa propre position sur la plupart des sujets du moment, ni d’influence réelle sur les affaires internationales», a tancé le Ministère russe des affaires étrangères.

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L’opposition politique britannique a utilisé la même ligne d’attaque. «Boris s’est dévoilé comme le caniche de Washington, avec son agenda géré depuis l’autre côté de l’Atlantique, estime Tim Farron, le leader des libéraux-démocrates. C’est franchement honteux quand même Trump estime que vous êtes un bon bouffon.» Pour Alex Salmond, ancien premier ministre d’Ecosse et aujourd’hui député en charge des affaires étrangères du parti indépendantiste écossais, «BoJo» apparaît «idiot» dans cette affaire: «L’idée (qu’il) ne soit pas fiable, parce qu’il risque d’avoir une opinion indépendante, le fait apparaître comme un "mini-me" (un clone en format réduit) des Etats-Unis.»

Cage dorée

Les fréquents changements d’opinion de Boris Johnson renforcent cette impression. En décembre 2015, celui qui était alors maire de Londres défendait l’idée de «traiter avec le diable» pour mener un dialogue avec Vladimir Poutine et Bachar el-Assad. En octobre 2016, il changeait d’opinion et tentait de convaincre Barack Obama d’imposer des sanctions contre la Russie. En janvier, nouveau volte-face: s’alignant sur Donald Trump, il laissait entendre qu’un compromis avec Assad était envisageable. Puis, avec le changement de tactique du président américain ces derniers jours, il a lui-même suivi la danse, devenant le soutien le plus fervent à des sanctions contre la Russie… «Voilà ce qui se passe quand votre priorité est d’être proche des Etats-Unis, alors même que leur propre position est en pleine transition», assène Stewart Wood, membre travailliste de la chambre des Lords.

Le discrédit de Boris Johnson, 52 ans, dépasse cependant le simple portefeuille des affaires étrangères. Sur le Brexit, l’homme a été écarté des négociations. La première ministre Theresa May ne lui fait aucune confiance. En lui offrant le Foreign Office, elle l’a placé dans une cage dorée. Le poste est prestigieux mais il exclut les affaires européennes, traitées depuis Downing Street. Surtout, Boris Johnson est ainsi condamné à passer sa vie dans un avion, dans les recoins les plus reculés de la planète, loin du microcosme politique londonien où il est si influent.

Saillies hasardeuses

La première ministre prend un soin attentif à lui savonner régulièrement la planche. Elle a multiplié les «blagues» contre son ministre des Affaires étrangères, le ridiculisant en public à plus d’une reprise. Et elle ne le soutient que du bout des lèvres: pendant la dernière séquence diplomatique, Downing Street semblait beaucoup plus prudent sur la nécessité d’imposer des sanctions à la Russie que Boris Johnson.

Le style débraillé et impulsif de l’ancien maire de Londres ne se prête pas à ce poste diplomatique. Si Boris Johnson est un maître des campagnes électorales, c’est justement parce qu’il tranche avec ses déclarations à l’emporte-pièce et son humour ravageur. Avant chaque interview devant une caméra, il a pris l’habitude de se décoiffer consciencieusement, et il joue le sympathique copain balbutiant des réponses, s’en sortant par une pirouette quand la question est délicate.

Dans le monde de la diplomatie, la même attitude ne fonctionne pas. Ses saillies hasardeuses auprès de ses partenaires européens sont très mal passées. Ces derniers mois, il a réussi à comparer le dessein de l’Union européenne à celui de Napoléon et d’Hitler. Boris Johnson est désormais parfaitement coiffé. Et complètement hors de son élément.