Il est plus décoiffé que jamais, arbore un air hagard à chaque apparition et semble en permanence dépassé par les événements. L’opposition travailliste l’accuse de laxisme, ses propres rangs disent pis que pendre de lui en privé (et de plus en plus en public), les Ecossais rêvent d’indépendance quand ils le voient. Et pourtant, Boris Johnson demeure une insubmersible machine politique.

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En arrachant ce jeudi un accord avec l’Union européenne sur les relations post-Brexit, le premier ministre britannique fait une nouvelle fois la démonstration de l’utilité de se faire passer pour un fou. Bien sûr, comme lors du premier accord sur le Brexit en octobre 2019, il a fait des concessions majeures. Il accepte en particulier d’aligner partiellement les règles de la concurrence britannique sur celles de l’UE. La souveraineté qu’il a tant brandie en étendard est légèrement écornée.

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Mais qui s’intéressera à ces détails techniques au cœur d’une pandémie et à l’avant-veille de Noël? Qui ira vérifier que les quotas de cabillauds et de maquereaux représentent une victoire ou une défaite? Politiquement, dans un Royaume-Uni épuisé par presque cinq ans de déchirements sur le Brexit et une pandémie qui a fait 70000 morts, l’apparence du succès est l’essentiel.

Caricaturé mais victorieux

Aussi partielle soit-elle, cette victoire arrachée malgré l’apparente débandade résume bien la carrière de Boris Johnson. Depuis deux décennies, le clown caricaturé de tous et pris de haut finit souvent par l’emporter. En 2008, il gagne contre toute attente la mairie de Londres, ville de gauche. A l’époque, pas grand-monde ne donne cher de sa peau. Son grand rival David Cameron, le leader du Parti conservateur, alors dans l’opposition, ne le soutient que du bout des lèvres.

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En mars 2016, quand il décide de rejoindre le camp du Brexit, il est une nouvelle fois du côté des perdants présumés. D’ailleurs, personne n’est dupe: Boris Johnson fait ça par pur calcul électoral, pour se positionner comme un brexiter au sein de son parti, mais il sait pertinemment que jamais le Brexit ne l’emportera. Tout l’establishment britannique est alors contre la sortie de l’UE: la direction du Parti conservateur, le Parti travailliste, les libéraux-démocrates, le patronat, les syndicats… Les sondages sont serrés, mais unanimes: le remain va gagner.

On connaît la fin de l’histoire: le Brexit l’emporte à 52%. Le soir du scrutin, d’après Matthew Elliott, qui dirigeait la campagne du Vote Leave, Boris Johnson lui-même n’y croit pas. Sa tête abasourdie le lendemain, l’air accablé, en dit plus qu’un long discours.

Trois ans plus tard, en juillet 2019, le scénario se répète. En devenant premier ministre, Boris Johnson n’a pas de majorité au parlement, l’Union européenne refuse de renégocier l’accord passé l’année précédente avec Theresa May et le pays est plus divisé que jamais. Six mois et une crise de nerfs collective plus tard, il a arraché un accord avec l’UE et obtenu une victoire retentissante aux élections législatives.

Avec une majorité de 80 députés le soir du 12 décembre 2019, le trublion blond platine décroche la plus large victoire du Parti conservateur depuis 1987. Ce jour-là, il n’a jamais été aussi proche de son rêve d’enfant d’être «roi du monde», ambition racontée par sa sœur Rachel Johnson.

Génie en campagne

C’est ainsi, qu’on l’aime ou qu'on le déteste: Boris Johnson est un meneur de campagnes électorales de génie. Face à un public apathique, il sait répéter ad nauseam le même slogan simple et attirant. «Take back control», pendant la campagne du Brexit; «Get Brexit done», pendant l’élection législative de décembre 2019. Son charisme, sa capacité à emporter une salle et son humour décapant font le reste.

Le problème de cette étrange machine politique à gagner est qu’il ne sait pas gouverner. A Londres, ses débuts ont été incroyablement chaotiques.  Il a fallu qu’il délègue les dossiers à des vice-maires pour que les opérations soient menées convenablement. Mais ce qui passe sous les radars dans une mairie ne fonctionne pas à la tête d’un gouvernement. La pandémie est venue rappeler qu’un virus ne peut pas être dompté par un slogan. Le leader britannique déteste prendre des décisions et attend le plus possible avant de trancher.

En mars, cette hésitation a eu des conséquences catastrophiques. Le 3 mars, il se vantait encore de «serrer les mains de tout le monde». Le 23 mars, il imposait le plus long confinement d’Europe, n’y mettant fin que le 4 juillet. Son bilan lors de la première vague est l’un des pires d’Europe. Son attitude avec la deuxième vague est plus proche de ce qu’il se passe ailleurs, avec tout de même son lot de valse-hésitations, un changement permanent des règles de distanciation sociale et cette étrange habitude de promettre plus qu’il ne peut réaliser.

Sur le Brexit, Boris Johnson fait de même croire qu’il est possible de sortir des règles du marché unique européen tout en conservant le même accès. «Ma politique est d’avoir le beurre et l’argent du beurre», a-t-il lancé un jour. Malheureusement pour lui, ce n’est pas le cas. A partir du 1er janvier, même avec cet accord, le contrôle des marchandises avec l’UE fera son grand retour. En moyenne, les économistes tablent sur une perte de 4 points de PIB sur dix ans, qu’il faut ajouter aux 3 points déjà perdus depuis le référendum de 2016.

Touché, pas coulé

En 1997, Tony Blair était le premier ministre «téflon», sur lequel rien n’accrochait. En 2020, Boris Johnson est l’inverse: tout accroche. Depuis sa victoire de décembre 2019, il a sorti son pays de l’Union européenne, a flirté avec l’idée de laisser le Covid-19 se répandre dans la population avant de changer d’avis, a frôlé la mort en étant lui-même atteint du virus et a négocié jusqu’au bout sur les relations post-Brexit. Difficile de dire que le bilan de 2020 est positif. Et pourtant, les derniers sondages mettent travaillistes et conservateurs à égalité, autour de 41% des voix chacun. L’avance que Boris Johnson avait l’an dernier a fondu mais l’homme est loin d’être coulé politiquement.

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